Travail social , nouvelles manières de (décom)penser (IV)

Nous observons depuis plus de 30 ans  la colonisation opérée par la notion de projet dans tout le champ social et éducatif. Nous avons vu comment cette référence unique et omniprésente participe de la fragmentation et de la standardisation des pratiques éducatives et sociales. Mais nous n’avions pas tout vu; il nous restait encore un pan de cette notion à découvrir.

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C’est la précarité qui nous donne l’occasion d’appréhender une nouvelle dimension du concept de projet. De méthodologie , de lieu commun de l’accompagnement social, le projet devient une référence obligatoire, un document dont la révision coïncide avec l’examen de tout droit.

Le projet est par essence l’antithèse de l’inconditionnalité; il conditionne, coordonne, assujettit tout moyen à des buts et permet en retour la mise en cause des choses les plus élémentaires.

Ainsi à l’occasion de l’accompagnement des précaires, nous observons comment dans le discours des travailleurs sociaux, la référence à un projet obligatoire, ou à construire sert de plus en plus de prétexte à refuser l’accueil, le suivi, la prise en charge.

C’est en effet chez les acteurs sociaux, les éducateurs, que le projet trouve une vertu nouvelle pour différencier « les ayant droits » , des usagers illégitimes. Il y aurait en quelque sorte aujourd’hui deux types de public. L’un aurait un projet et pourrait dès lors bénéficier de démarches et de certains accompagnements. Et puis il y aurait les autres, les « sans projets ». Et pour ceux ci tout serait très compliqué, voire impossible.

Je me souviens de tout cet effort pédagogique qu’une travailleuse sociale  avait déployé pour me faire comprendre ce qui lui paraissait tellement évident.  J’avais accompagné vers sa permanence une mineure , enceinte, en situation de grande précarité et elle me soutenait que aucun de ces facteurs n’avait d’importance, et qu’il manquait à cette jeune femme la seule chose qui lui donnerait, à elle,  la légitimité d’intervenir: un projet!

Je me souviens comment, empêtrée dans ses propres contradictions, elle finit par tenter une résolution proprement renversante en annonçant finalement qu’un projet était tout de même possible pour cette jeune fille: quitter la France et repartir en Roumanie (pays où elle n’avait plus rien ni personne et où elle était discriminée).

Dès lors, la travailleuse sociale n’en démordra plus, convoquant la jeune fille régulièrement pour la mettre en demeure de lui expliquer comment elle avait avancé dans « son » projet de retour, et piquant des colères homériques face à l’inaction de cette dernière en ce domaine.

Certes nous pourrions retirer de cet exemple quelques enseignements sur la notion de projet, elle même: à savoir que plus un projet est dit « individuel », moins il est le vôtre et plus il est celui de l’institution qui vous l’impose; ou encore que moins vous avez d’avenir et plus, certainement, on vous demandera des projets.

Mais au delà du sens , il s’agit d’un autre usage de la notion. Le « projet » aujourd’hui tel qu’il circule dans le secteur éducatif et social, tel qu’il est imposé aux publics précaires et fragiles est dans la réalité un « ausweiß « , un permis de circuler, une autorisation provisoire et problématique de continuer de bénéficier, pour un temps révisable, de  quelques droits fondamentaux.

Le projet c’est au fond ce qui permet à la fois d’oublier la personne qui le porte et la réalité dans laquelle il s’inscrit. C’est une abstraction qui signe une forme de validation et de hiérarchisation moderne des personnes, selon les  difficultés sociales qu’ils vivent.  Il y a  ainsi, qu’on ne s’y trompe pas, des projets de catégorie A, de catégorie B et C. Les uns appellent des moyens et du soutien, tandis que les autres sont synonymes de contrôle ou de répression.

Dans une société très policée , plutôt théoriquement bien pensante, on s’interdit dorénavant de discriminer les gens et de hiérarchiser ou dénigrer les personnes. Il ne serait pas mieux vu de hiérarchiser leurs difficultés ou leur handicap.

Par contre (et c’est là toute la différence), rien n’empêche de hiérarchiser les projets des uns et des autres.

Ainsi cet élitisme qu’on évitera de proclamer pour les personnes, on n’aura aucune vergogne à l’appliquer sous couvert de leurs projets. Ceux qui ont de grands projets auront de grandes choses, et les petits projets des petites gens, se partageront les restes.

Mais peut-on encore parler de projet , quand il s’agit de qualifier les buts qu’on impose aux pauvres et aux précaires? Que sont les projets qu’on leur laisse ou qu’on leur tend? Le plus souvent, ils n’ont plus de projet que le nom, tant dans les réalités, il s’agit toujours de « combler » des lacunes, « rattraper » ; le plus souvent ce qu’on appelle « projet » pour  les catégories discriminées, rejetées, sont dans les faits des prétextes à « rééduquer », à redresser, ou bien à renier sa classe et sa culture.

http://www.intermedes-robinson.org/index.php/2018/02/17/on-ne-fera-...

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Commentaire de Joseph Rouzel le 22 février 2018 à 7:20

Je suis tout à fait d'accord sur la dérive opérée à partir du concept de projet. Il a pris en formation et sur le terrain une inflation débile et de fait inopérante. Ceci dit ça n'est peut-être pas une raison pour le mettre à la poubelle. On peut peut-être en renouveler le tranchant...  

Commentaire de Rozenn le 24 février 2018 à 17:17

repartir des bases ?

se dire qu'un projet, c'est déjà donner un sens, une direction .... 

Commentaire de Joseph Rouzel le 26 février 2018 à 7:05

L'idée de se mettre en projet ensemble, se projeter dans l'accompagnement d'un autre (désigné malheureusement comme usager/usagé!), bref désirer , inventer ensemble, cheminer, se faire compagnon de route pour un temps plus ou moins long... Voilà ce que j'entrevois sous le concept de projet. ça n'a rien voir avec l'injonction de faire des projets que l'on chiffre ensuite à l'aune du prix que ça coûte et de prétendus résultats tangibles. Alors qu'un projet ça évolue, ça bifurque, ça change, ça nous pro-jette en avant, ça nous étonne, ça nous embarque, ça nous emmène là où l'on ne l'avait pas prévu... Je pense à cette jeune stagiaire qui arrive dans un hôpital de jour. Ses premiers mots: il faut que je fasse un projet. Les collègues plutôt accueillants lui suggèrent d'abord de rencontrer les enfants, l'équipe, de prendre connaissance de la façon de travailler, et elle verrait ensuite si un projet était pertinent ou bien s'il s'agissait de s'inscrire dans les projets existants. Elle se fâche: mais non, mais non, c'est pour l'exam, il faut absolument faire un projet! Voilà bien un usage débile du projet: faire pour faire... 

Commentaire de Djamila Zaatri le 26 février 2018 à 14:29

Ecrire un projet "avec" un adulte qui ne parle pas, n'écrit pas, ne peut donner son consentement, ça donne aussi à réfléchir. Réfléchir, observer, penser et se rendre à l'évidence que son moteur principal est le jeu, le plus basique qui soit : vu/pas vu. Alors oui, le projet doit être vivant et évoluer dans l'année car parfois ce n'est pas simple de proposer et mettre en oeuvre un projet qui correspond vraiment à la personne accompagnée. Je pense qu'il faut parfois accueillir un certain temps avant de pouvoir construire un projet vraiment pertinent. Et là, on peut encore se planter.

Commentaire de Joseph Rouzel le 27 février 2018 à 7:34

Qu'un adulte ne parle pas ne signifie pas qu'il soit hors langage. C'est peut-être nous qui sommes alors handicapés pour entrer en lien avec lui. Mais il"parle" (la parole n'est pas uniquement verbale) dans des gestes, des regards, des "jeux" comme vous dites. Comment alors soutenir ce qu'il fait entendre, le "je" dans le "jeu"? Voilà peut-être l'essence même de  "se mettre en projet ensemble". Trop souvent les travailleurs sociaux font des projets dans le dos des usagers: de toute façon il ne parle pas, alors à quoi bon se casser la tête!!! 

Commentaire de Djamila Zaatri le 27 février 2018 à 9:36

Ben justement "se casser la tête", pour comprendre ça prend du temps et c'est intéressant. Et c'est bien du ressort de l'éducateur. Une personne qui, malgré sa déficience, trouve des astuces pour s'exprimer comme si elle créait son propre langage, donne une possibilité de rencontre avec l'éducateur. Alors oui, "jeu" permet l'expression d'un "je"

Commentaire de Camille le 3 mars 2018 à 16:10
Bonjour,
Merci pour cet article qui m’a beaucoup parlé et rejoint mes questionnements actuels. En stage ES sur un terrain d’insertions pour migrants Hongrois et Roumains habitant auparavant en bidonvilles. Le document faisant le plus office de « projet personnalisé » est un tableau avec des critères « travail », « scolarité », « santé »... où le référent note l'état et les progrès à fournir par la famille. Bilan qui précède la signature du prolongement du contrat de logement. Ces conditions ne permettent pas de questionner les désirs et projets des familles accompagnées mais juste de les féliciter ou les reprendre sur les efforts fournis en direction du projet que notre financeur leur impose : entrer en logement. Je serais prochainement référente d’une famille et j’ai du mal à voir comment l’accompagner au mieux et faire émerger ses propres envies malgré la barrière de la langue, la pression de nos financeurs et le fait que les résidents du terrains aient intégré leur volonté d'accès au logement comme la condition de leur présence sur le site. Auriez vous des pistes? Des conseils? Merci d’avance.
Commentaire de Laurent OTT le 3 mars 2018 à 17:15

  Bonjour En effet , il convient de questionner cette manière "courte" de faire du social, comme pn nous l'impose. Notre rencontre avec les Roms a été un vrai voyage et on pourrait dire qu'en les fréquentant , nous en avons appris plus sur les aberrations de nos propres  institutions que sur eux mêmes et leurs éventuels particularités.    Oui il y a lieu de se dire à l'occasion de la rencontre avec ce public que ce que nous pensons du travail, de l'école, du logement sont profondément à revoir. Puis je recommander la lecture du livre de Dacheux (les Roms , ce qu'on dit d'eux, etc) , de nos KroniKs, et de "Philosophie sociale"?   Pour le reste un conseil/invitation: venez nous voir, venez rencontrer notre équipe "mixte", et voir comment on travaille. Amitiés. L

Commentaire de Camille le 3 mars 2018 à 17:47

Merci beaucoup pour ces références et l'invitation. De quelle équipe s'agit il ? et où se trouve t'elle? 

Commentaire de Laurent OTT le 3 mars 2018 à 17:51

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