La Précarité est  irréversibilité

En Pédagogie sociale, nous donnons raison à B. Ravon, qui distingue la vulnérabilité de la précarité en définissant l’une, comme réversible, et l’autre, comme « irréversible ».  Nous allons même plus loin, à l’observation, au contact des effets de la précarité des groupes, familles et enfants avec lesquels nous vivons. Nous allons plus loin en observant les effets de cette même précarité en quelque sorte sur nous mêmes, puisque cette précarité est également une caractéristique de nos moyens d’action, et souvent de nos statuts personnels.

L’irréversibilité ne nous semble pas seulement une caractéristique de la précarité; elle nous apparaît même comme son identité, sa marque de fabrique.  Nous voyons et définissons la précarité comme l’effet d’une pente sur un wagon; le sens du mouvement ne fait aucun doute. Par soi même, on  ne peut que la descendre . Il faut une énergie motrice spécifique et externe (à produire), pour la remonter.

Cette irréversibilité de la précarité , nous la voyons tous les jours à l’oeuvre; elle remet dehors ceux qu’on croyait à l’abri, au chômage, celui dont on pensait qu’il avait retrouvé un emploi; elle terrasse celui qu’on croyait mieux portant. Elle conduit à faire disparaître celui qui avait amorcé des démarches et des projets.

Depuis les structures sociales et éducatives classiques, on ne s’en aperçoit pas toujours. Tant mieux d’une certaine manière car cela deviendrait sans doute trop désespérant pour les acteurs engagés. Mais même si on ne prend pas conscience du « caractère précaire », du travail réalisé par la structure et l’institution, cette réalité se rappellera toujours d’une manière ou d’une autre: perte d’autorité, légitimité , usure, burn-out, perte de sens et de motivation.

http://www.intermedes-robinson.org/wp-content/uploads/2017/04/DSC_5750-Modifier-1-300x200.jpg 300w, http://www.intermedes-robinson.org/wp-content/uploads/2017/04/DSC_5... 768w, http://www.intermedes-robinson.org/wp-content/uploads/2017/04/DSC_5... 1024w" sizes="(max-width: 506px) 100vw, 506px" />

Le désir de l’illusion

Certes il existe encore cet entêtement à penser le travail éducatif et social, à la manière de la fin des contes de fées, des: « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Il y a  une longue tradition dans des services très différents de pratiquer l’euphémisme quand on avoue ne pas savoir ce que sont devenus les gens. »ils ont trouvé à s’organiser par eux mêmes »; « nous les avons adressés à un autre service »; « ils ont trouvé du soutien dans une famille éloignée »; « on leur a trouvé une solution d’hébergement » (3 nuits à l’hôtel, à 50 km); « il a trouvé un stage ».

Tant qu’on continuera à penser la précarité sous la forme de quelque chose de réversible: un obstacle, une difficulté d’accès, un manque d’orientation ou d’information, un défaut ou retard d’accompagnement, on ne pourra pas agir réellement sur les destins et la dynamique des situations. Tant qu’on focalisera la réflexion du point de vue de l’opérateur, du dispositif du réseau, on  se privera également de toute chance de redresser la barre.

Implacabilité

Mais nul n’est obligé de s’illusionner ou de renoncer à voir. A l’inverse , la réalité nous renforce et il est essentiel pour les acteurs sociaux de prendre la mesure des problématiques auxquelles ils s’affrontent; il est essentiel de perdre ses illusions, de se confronter à quelque chose de dur, mais de vrai. En Pédagogie sociale, nous ressentons souvent, que nous soyons stagiaires, bénévoles, professionnels ou volontaires , ce sentiment fort de « C’est là où nous devons être ». Cette certitude, que même si la réalité est implacable, même si nous nous heurtons à des déterminismes puissants , nous agissons au moins, au bon endroit.

Quand des bénévoles, stagiaires et permanents de notre association choisissent de passer la dernière nuit sur un camp, avant l’expulsion, pour rester auprès des enfants, ils passent à la pratique de notre « théorie des moments ». Ils vivent ce moment avec les enfants et les adultes et même si la réalité ne se pliera pas à ce que nous voudrions, chacun s’en retrouvera durablement modifié.

Face à l’implacabilité qui rattrape les gens , qui rattrape les enfants, qui les maintient dans des carcans souvent violents , nous ne savons opposer qu’une seule chose: être intraitables. Ne renoncer à rien, continuer à semer, cultiver, contenir , sécuriser , promettre, construire et reconstruire.

Nous mesurons les gouffres et les déséquilibres face à la force des violences culturelles, sociales, économiques, administratives et éducatives. Nous y répondons par la proximité et le partage, la puissance des mots et la richesse des langues. C’est cette capacité à partager un bout du destin, un bout de la vie de l’autre qui un moment ou un autre parvient à les transformer.

Inconditionnalité

En Pédagogie sociale, contre l’irréversibilité, nous pratiquons l’inconditionnalité. Seule l’inconditionnalité, qu’elle soit du don, de la proximité, de la durée  ou de l’accueil est en mesure de fournir une énergie suffisante pour retourner la précarité. Seule l’inconditionnalité peut couvrir des actions et des interventions suffisamment générales, durables et globales pour agir en même temps sur tout ce qui met en échec le travail social et éducatif classique.

Nul regret

« L’avenir les regrette », chantait Allain Leprest. L’avenir, en effet, regrettera tous ces enfants, ces jeunes et ces familles qui resteront en marge.  Mais il y a aussi des avenirs promis, obligatoires, sans idées et sans perspectives, qu’il ne faut pas regretter . Il y a des avenirs sans issue qui devraient nous inviter à chercher des chemins de traverse. Il y a  des avenirs trop écrits que personne n’aura envie de lire.  Et puis il y a des présents, des instants, des actuels, pour qui nous sommes. Il convient d’y vivre.

http://www.intermedes-robinson.org/index.php/2017/04/14/lavenir-les...

Vues : 13

Commenter

Vous devez être membre de REZO Travail Social pour ajouter des commentaires !

Rejoindre REZO Travail Social

Parole de Sagesse

« Quand un groupe d'hommes renie l'Etat sous l'autorité duquel il avait jusqu'alors vécu, il est bien près en fait d'établir son propre gouvernement. »

Gandhi

Astuces techniques

Désactiver les notifications par mail à chaque réponse dans un forum ou un groupe (dans le cas où votre boite serait "saturée" de message).

Recevoir les communications envoyées à tous les membres du REZO qui peuvent être filtrées par erreur par votre boîte mail.

Contribuer

Pour soutenir REZO, participer aux frais d'hébergement, de maintenance et améliorations :


Merci !
Erwan, administrateur du REZO

Remarque :  pour ceux qui sont réticents à payer en ligne, il est aussi possible d'envoyer un chèque.
Merci de me contacter pour que je vous envoie les coordonnées postales.

Forum

Deligny

Démarrée par Rozenn dans Général 17 sept.. 0 Réponses

Sur France Culture DelignyContinuer

Deligny

Démarrée par Rozenn dans Général 17 sept.. 0 Réponses

Sur France Culture DelignyContinuer

Billets

Le Desir en institution...

Publié(e) par Stéphanie DELAVEAU le 23 septembre 2017 à 10:38 6 Commentaires

Theme de la journee institutionnelle dans mon etablissement... merci de m apporter quelques pistes...

Suspension d'Humanité

Publié(e) par Laurent OTT le 22 septembre 2017 à 10:47 0 Commentaires

Nous vivons à l’ère de l’interconnexion des catastrophes. Là où on attendait une catastrophe naturelle, on voit apparaître une catastrophe sociétale. Nous apprenons après le passage d’Irma à Saint Martin,…

Continuer

© 2017   Créé par Joseph Rouzel.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation