ILS ONT TROUVÉ DES SOLUTIONS PAR LEURS PROPRES MOYENS

Travail social: nouvelles manières de (décom)penser (II)

Les accueils , prises en charge et procédures de suivi dans le domaine du Travail social et de l’Education spécialisée sont souvent très intenses . C’est un temps considérable que l’on passe en réunions répétées et interminables pour étudier une seule situation, parler d’un seul individu, examiner un aspect souvent minime de sa vie. Et puis, d’un seul coup,  il  y a rupture, départ pour des motifs divers, mais qui ne manquent jamais et là, c’est le flou total, c’est le blanc; la personne est partie…  pour un « ailleurs ».

Ce passage entre une situation où on devait et voulait tout savoir d’une personne et contrôler tout son environnement, vers une autre situation où on tente d’expliquer comment on ne peut plus rien savoir, ni faire , s’accompagne alors souvent d’une trouvaille langagière , assez extraordinaire:  » Il a (ou ils ont ) trouvé des solutions par ses (leurs) propres moyens ».

Fantastique expression, directe transposition dans le domaine de l’action sociale du « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », des contes de fée, qui en une seule phrase, exprime une réalité du travail éducatif et social , bien extraordinaire.

En premier lieu, comme nous venons de l’esquisser, si une équipe de travail social peut dire une chose pareille au sujet d’un individu ou d’une famille c’est d’abord pour la raison inouïe qu’elle ignore tout de ce qui se passe dehors, « dans la vie ».

Le contrôle absolu de ce qui se passait dans le service , dans la prise en charge, dans l’institution, révèle l’impuissance absolue de ces mêmes travailleurs sociaux, à savoir la moindre chose,  dans le cadre même de la vie sociale,  dans un ailleurs et un autre temps. Si des acteurs sociaux, disent cela , c’est que dans beaucoup de cas, ils ne savent rien, au delà, de ce que deviennent les gens et les familles qu’ils ont accompagnés jusqu’à la porte.

Le premier étonnement doit donc être celui ci et il est double: comment peut on perdre les gens à ce point? Comment peut on avoir eu avec eux des relations aussi contraignantes et sans lendemain? Et surtout comment peut on être si ignorant de ce qui se passe dehors, dans la vie, dans le Monde?

Et là le second étonnement arrive: ce non savoir, cette ignorance, au lieu de légitimement inquiéter et troubler le travailleur social,  laisse chez lui, place à une espérance béate . Les gens ont trouvé des solutions, ailleurs, dans leurs propres réseaux et par leurs propres moyens. Bien sûr on n’en sait rien, mais c’est cela auquel on veut croire.  C’est une belle croyance mais pourtant assez invraisemblable car, tout de même, si les personnes avaient recours à l’aide sociale , à l’assistance éducative, à différentes modalités prise en charge, toujours plus contraignantes et difficiles à activer, c’est que justement ils ne trouvaient pas  de solution par leurs propres moyens.

C’est également assez surréaliste, car c’est prêter aux individus et groupes en difficulté toute une masse de compétences assez extraordinaires. Ainsi ce que l’institution n’ pas pu faire, ce que l’équipe n’a pas pu organiser, ce que l’acteur social n’a pas pu susciter, et bien dans la vie même , « à l’extérieur » , tout cela se fait tout seul, juste grâce aux « super-pouvoirs des usagers ».

Les acteurs éducatifs et sociaux expriment dans de telles croyances sur les compétences cachées de leurs publics de s’en sortir, tout à la fois leur impuissance professionnelle (« Nous, nous ne pouvons rien faire ») et une croyance extraordinaire dans les compétences de leurs usagers  (« Eux, ils peuvent tout faire »).

On pourrait considérer comme positive , une telle conception des personnes en difficulté sociale. Après tout, on ne prend pas les gens pour des incompétents. Dans la réalité courante, pourtant, ce type de croyance se révèle souvent peu flatteur à l’égard des usagers. Si les professionnels sont si prompts à imaginer qu’ils peuvent s’en sortir tout seul et « ailleurs », c’est aussi parce qu’ils doutent beaucoup de la sincérité et de l’honnêteté de leurs publics. Après tout s’ils peuvent si bien et si souvent s’en sortir « par leurs propres moyens », c’est sans doute parce que ces mêmes usagers exagéraient, dramatisaient leur situation ou leurs problèmes.

En quelque sorte , ils pouvaient feindre leurs difficultés. Et du coup, les départ , les ruptures, les fins de prise en charge, les « mains levées » n’expriment plus quelque chose de négatif pour les acteurs sociaux (« On a  échoué ») mais quelque chose de négatif sur les usagers eux mêmes (« On les a poussé à s’en sortir par eux mêmes »).

Aujourd’hui on habille même volontiers cette nouvelle manière de penser d’un vernis théorique assez à la mode: « Empowerment », « DPA » (développement du pouvoir d’agir); après tout le travailleur social est là pour pousser l’usager à trouver des solutions autonomes, par lui même, non? Bien entendu , on ne sait ni comment, ni par quel parcours, ni par quelle pédagogie . On s’est contenté de réclamer l’autonomie, et de l’exiger à terme fixe. Et voici que, d’une manière commode , une forme d’idéal d’autonomie, devenue aussi obligatoire que peu réfléchie, se transforme en injonction, voire en incantation, ou en pure croyance.

Au final,  cette croyance que les gens s’en sortent (par leurs propres moyens) « dehors », exprime la foi qu’on veut encore avoir sur l’existence d’un « dehors » convenable.

Si on pousse les gens dehors c’est parce qu’on veut coûte que coûte croire que la société fonctionne et intègre encore. Ainsi pour les acteurs sociaux, bercés par une conception de la société issue « des 30 Glorieuses », la société serait bonne en elle même, intégrative, socialisante, et protectrice.  Remettre les gens dehors, c’est à dire à la rue, ce ne serait pas un abandon: ce serait un simple relais vis à vis d’un environnement positif et riche d’opportunités.

L’expression « S’en sortir dehors », pour un travailleur social, serait en quelque sorte l’équivalent de l’expression,  « En ville » dans les hôpitaux. Vous savez comment on vous sert une telle expression alors qu’on vous explique que vous ne serez plus pris en charge dans le service médical qui vous suit d’habitude; quand il n’y a  plus de place pour vous, pour des examens, ou tout suivi souhaitable. On vous envoie alors « En ville », quand on ne veut plus vous voir avant longtemps. Alors on vous dit:  « Vous irez  vous faire suivre en ville », comme si l’hôpital était à la campagne, et comme si laVille était riche et pleine des services médicaux, pas cher , qu’on vous refuse dorénavant dans les hôpitaux.

http://www.intermedes-robinson.org/index.php/2018/02/02/ils-ont-tro...

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Commentaire de Djamila Zaatri le 9 février 2018 à 12:05

L'idée d'imposture est tenace. Je ne sais pas ce qu'elle révèle.

C'est à se demander parfois si nous oeuvrons pour l'intégration sociale ou pour maintenir l'exclusion.

Commentaire de Laurent OTT le 9 février 2018 à 14:05

  C'est quelque chose d'un peu automatique cette manière de penser Un peu comme ce qu on appelle la constante macabre dans l'enseignement ; cette structure mentale qui nous pousse à évaluer tout groupe en 3 catégories (bons, moyens, mauvais)  Je pense que dans le social on aune autre constante macabre, plus manichéenne encore: les bons et les mauvais (pauvres, chômeurs, musulmans, jeunes, migrants, SDF, etc.)

Commentaire de Joseph Rouzel le 11 février 2018 à 8:34

Il y aurait donc aussi les bons et les mauvais du travail social... Evidemment celui qui l'affirme se situe toujours du bon côté du manche. Tout ceci, construit en miroir, me parait sérieusement relever de l'imaginaire. 

Commentaire de Laurent OTT le 11 février 2018 à 21:31

  C'est certain, nous vivons dans un pays imaginaire, où notre équipe imaginaire travaille avec des publics virtuels. Mais chut ! Pas si fort; nous allons réveiller ma voisine, la licorne bleue.

Commentaire de Joseph Rouzel le 12 février 2018 à 9:11

Imaginaire, pour moi, ça veut dire qu'on se fait une belle image sur le dos d'autrui qui, lui, en trimbale une mauvaise. Caricaturer ainsi l'ensemble du travail social, ne sert-il pas avant tout à se faire mousser? Je ne mets pas en cause Laurent que vous travaillez, toi et tes collègues. Mais comme tout un chacun, vous faites comme vous pouvez, au mieux, avec les moyens du bord... ça ne me semble pas indispensable de construire une superstructure idéologique d'opposition au travail social en général pour justifier votre action. ça m'intéresse beaucoup plus quand tu racontes ce que tu fais... 

Commentaire de Laurent OTT le 12 février 2018 à 9:50

Oui, surtout ne pas penser , ni réfléchir. Tout est bien dans le meilleur des Mondes Continue à dormir, Joseph. On fait ce qu'on a à faire

Commentaire de Joseph Rouzel le 12 février 2018 à 16:59

Ai-je dit que c'était le meilleur des mondes? Non. Un monde il n'y en a qu'un  et on y est jusqu'au cou. Ce que je dis c'est qu'il n'y a a rien à gagner à produire des clivages imaginaires au sein même du travail dit "social". Enfin tu en produis un autre : il y a ceux qui dorment et ceux veillent... Comment sortir d'une pensée binaire en miroir?

Maitre Chouang il y 2500 nous avait pourtant averti: ayant rêvé d'un papillon en s'éveillant il se demande s'il est Tchouang Tseu qui a rêvé qu'il était un papillon ou bien si c'est un papillon qui se réveille Tchouang Tseu. 

Voici le texte:

« Zhuangzi rêva une fois qu'il était un papillon, un papillon qui voletait et voltigeait alentour, heureux de lui-même et faisant ce qui lui plaisait. Il ne savait pas qu'il était Zhuangzi. Soudain, il se réveilla, et il se tenait là, un Zhuangzi indiscutable et massif. Mais il ne savait pas s'il était Zhuangzi qui avait rêvé qu'il était un papillon, ou un papillon qui rêvait qu'il était Zhuangzi. Entre Zhuangzi et un papillon, il doit bien exister une différence ! C'est ce qu'on appelle la Transformation des choses. »

— Tchouang-tseu, Zhuangzi, chapitre II, « Discours sur l'identité des choses »

Commentaire de Laurent OTT le 12 février 2018 à 17:19

A tout prendre, je préfère cliver plutôt que de demeurer  dans la pensée inopérante, qui ne connaît plus que le bruit de sa propre péroraison, de son propre bavardage. Et qui s'écoute, et qui s'écoute, et qui s'écoute, et qui s'écoute ...

Commentaire de ShrinKiller le 13 février 2018 à 12:22

Je ne veux pas faire genre, mais pendant que vous clavardez, les loups entrent dans la bergerie ! (une fois de plus) !

Commentaire de Joseph Rouzel le 13 février 2018 à 14:55

Clavarder? Je ne connais pas le mot... Quels loups, quelle bergerie? lls sont donc déjà rentrés, une autre fois? 

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