FORCES ET FRAGILITÉS DES ENFANTS EN SITUATION DE RUE

A force de travailler auprès d’enfants en situation de précarité, d’enfants en situation de rue, nous avons appris à connaître un certain nombre de caractéristiques et de points communs , qui découlent directement de l’adaptation nécessaire de ces enfants aux violences sociales qui leur sont imposées.

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Ce savoir quasiment pratique d’expérience est d’abord tiré de l’expérience des pédagogues sociaux eux mêmes; c’est un savoir né du choc des rencontres et du travail d’adaptation de nos pratiques que nous avons dû faire vis à vis de ces enfants.

De ce savoir , naît d’abord un constat. Nous identifions les forces, les tendances qui mettent en danger tant les enfants , que les familles précaires.

En effet, ces famille,s ces enfants sont aux prises avec deux mécanismes mortifères, qui les entraînent et mettent en échec toutes les aides théoriques, tout comme les dispositifs et institutions classiques.

I- Le Grand enfermement

Nous en connaissons le premier, c’est un grand principe entropique;  c’est la tendance irréversible à l’autoenfermement et à l’autoexclusion. Le précaire tend à s’isoler dans tous les domaines de sa vie: affective, sociale, économique, culturelle et politique.

L’enfant en situation de rue lutte spontanément contre cette tendance là, la sienne comme celle de ses parents ou de sa famille. Il tente un chemin inverse , fait de rencontres d’initiative, d’entreprises qui tourneront plus ou moins bien , mais qui témoignent de son énergie vitale et que nous devrions soutenir. Paradoxalement, l’école , comme les institutions les plus courantes ne l’y aident guère et contribuent paradoxalement à cet enfermement, en renvoyant constamment l’enfant vers la situation qu’il fuit. Elles ajoutent même une nouvelle précarité: face à la tentative de l’enfant de se constituer « ici et maintenant » de nouvelles attaches, de nouvelles racines, un nouveau « foyer », ces mêmes structures (comme les pratiques professionnelels qui y sont liées) renforcent la précarité. Elles multiplient les ruptures, les orientations, les exclusions et les projets sans suite. Elles fabriquent pour ces enfants là, du « travail social fragile et précaire » qui renforce leur enfermement.

II- Le systématisme

Le second mécanisme de la précarité est le systématisme. Le précaire tend petit à petit à se comporter lui même comme une machine et à stéréotyper ses propres réactions, son mode de vie. Il appauvrit ses références, ses influences et se contente de quelques unes qu’il répète à l’infini.

L’enfant en situation de rue, face à cette tendance cherche spontanément la fête, le désordre, le bazar, l’inattendu. Ce qu’il lui faut ce ne sont pas des projets, c’est le contraire d’un programme. Il a besoin d’une cure de hasard, ce que dans la pédagogie des Robinsons, nous nommons « Tziganie »; c’est à dire une pédagogie de l’événement, de l’occasion, du possible.

Les enfants que nous rejoignons, les enfants que nous accueillons sont aux prises avec ce « systématisme », et cet enfermement  en même temps qu’ils luttent contre eux. Ils nous font témoins par leurs comportements du conflit permanent en eux, entre ces tendances et leur ingéniosité pour lutter contre elle.

Nous allons tenter de décrire en quoi consiste cette lutte , à partir de quelques tableaux, issus de nos expériences et de nos rencontres, à partir de 3 groupes, 3 types en quelque sorte de la résistance et de la résilience de ces enfants:

A. Un premier groupe: le diable sort de sa boîte

Ainsi, nous avons appris , par nécessité comme toujours, que les jeunes enfants des hôtels , sont un peu comme des diables à ressort, enfermés dans une boîte qui ne demandent qu’à jaillir à la moindre ouverture.  Sans agressivité autre que celle de la vie, ils profitent de l’espace de la relation avec un pédagogue social pour jaillir, remplir tout moment et tout espace.

Dans nos locaux, ils sont comme une catastrophe naturelle , une tempête tropicale, qui nous laisse après leurs départs, ébahis et abasourdis. Nous avons besoin de temps et toujours dans l’après-coup, pour comprendre ce qui nous est arrivé, c’est à dire ce qui est arrivé là .

Nous reconnaissons ces enfants , non pas à ce qu’ils font, ce qui est bien banal a priori (jouer, s’exprimer, bouger), mais à ce qu’ils NOUS font. Ce sentiment d’avoir assisté à une sorte de naissance , une manifestation de soi dans tous les états.

B. Un second groupe : Faux selfs et déconnexions

Un deuxième groupe ressort également de tous ces enfants vus et connus: ce sont ces enfants trop sages, trop tranquilles, apparemment plus matures que leur âge, porteurs d’ambitions sans lien avec leur vie.

Des enfants à la rescousse d’une mère courage, d’une grand mère impotente, de petits frères à la dérive. Des enfants porteurs des intentions de l’exil, de ce qui a fait qu’une famille s’est désagrégée sur la route d’un meilleur avenir.

Témoins d’un désir de mieux vivre devenu insensé par l’épuisement de ceux qui l’avaient désiré, programmés pour conserver quand même un sens à tout cela, ils ne sont qu’ambivalence. Ils nous convoquent pour les aider, nous sollicitent, nous pressent ; mais en même temps, dès que quelque chose de concret se dessine, dès qu’un mieux pour eux semble enfin lui arriver (un stage, un service civique, un temps d’accueil régulier, une activité d’expression qui lui correspond  ), cet enfant , ce jeune se mettent d’un coup sur un mode d’absence ou de réserve. Littéralement, ils se décomposent , ils perdent toute notion de ce qu’ils cherchent; ils ne savent plus, ils se vident de tout désir, de toute expression et préfèrent attendre de voir ce que le sort fera d’eux.

Pour autant, ces enfants, nous ne les lâchons pas; nous les poursuivons; nous gardons le contact contre vents et marées et en effet, un jour ou l’autre nous les voyons revenir, souvent tellement trop tard pour tant de choses. Mais ce trop tard, c’était comme une condition, comme un besoin, une nécessité, une loyauté. Nous attendons donc les désastres , les cassures et les fêlures pour « faire avec ».

C. Un troisième groupe: les enfants Wi-Fi

Pour compléter cette esquisse d’un panorama des types et des situations des enfants en proie à la précarité, il ne serait pas juste de ne pas citer tous ces enfants aux compétences sociales exceptionnelles et remarquables. Ces enfants très jeunes ou moins jeunes, qui se conduisent littéralement comme « des enfants Wi-Fi », perpétuellement à la recherche d’une connexion possible avec les adultes de passage. Ils cherchent, souvent vainement, parmi eux ceux qui répondront aux signaux, ceux qui seront capables d’une connexion , c’est à dire d’une relation qui engage .

Ces enfants sont littéralement la source d’impulsion et de motivation des adultes , comme des éducateurs et des pédagogues sociaux. Ce sont eux qui leur fournissent l’énergie, qui les mettent en route, qui les mandatent et qui légitiment.

Des pistes pour l’espoir

Les problèmes sociaux sont une source d’énergie…

Tous ces types d’enfants mettent en mouvement  les pédagogues que nous sommes et motivent que nous soyons dès lors prêts à braver les barrières institutionnelles, les tracasseries administratives, les verrous locaux.

Car les résultats sont là!  Et ils sont bouleversants, renversants même, tranchant par leur netteté,  les bilans désastreux de tant de structures qui monopolisent les ressources pour tenter et capter et de suivre un public qui leur échappe.

Des enfants, des adultes résiliants

Ces résultats tranchent encore davantage par le type d’adultes qui ressort de ces aventures, de ces rencontres.

Ces enfants, une fois grandis, deviennent des personnes à la fois si graves et si vives; à la fois si fortes et couvertes de cicatrices. Des personnes capables à la fois de parler, de témoigner et à la fois de rester libres et disponibles pour d’autres histoires que les leurs.

L’enfance ne dure pas (heureusement)

C’est presque un blasphème que de citer  le fait de quitter l’enfance comme un espoir ou une bonne chose. Mais de fait, c’est vrai en ce qui concerne les enfants précaires.

Quoi, l’enfance ne serait pas une assurance, une protection, un refuge?

Croire à toute image dorée ou théorique de l’enfance revient à nier la réalité de milliers d’enfants précaires pour qui l’enfance , loin d’être une source de soins et d’attention est synonyme de relégation, de mise à l’écart.

Pire, encore, l’enfance s’avère souvent pour les « enfants en situation de rue »,  comme un empêchement, une sorte de handicap qui les place dans l’impossibilité de se mobiliser pour eux mêmes. L’enfant est supposé incompétent même pour prendre a propre défense, même pour tenter de se débrouiller par lui même, même pour se défendre, ou se protéger.

Nous connaissons nous, de nombreux enfants qui attendent leur majorité comme une libération  et pour qui l’enfance a été une nuit, un cortège de situations insolubles, un long empêchement.

Collectivité, communautés et expériences communes

Notre plus grande ressource, notre plus grand d’atout, non pas face mais avec tous ces enfants est d’être un grand groupe, une collectivité importante. Il est impossible de venir à bout de la patience et de la capacité à contenir et supporter d’un groupe comme le nôtre.

Le fait que nous soyons toujours avec des nouveaux , qu’on ne puisse jamais se replier, se retrancher, s’enfermer dans des relations duelles, permet aux enfants qui nous fréquentent,  de devenir plus forts, plus sûrs, plus affirmés.

Loin de cultiver des pratiques de travail social, privilégiant et dramatisant la relation duelle, l’accompagnement, « le secret », la confidentialité, nous mettons au contraire des espaces pour parler ensemble de la vie, pour ouvrir, pour sortir, pour ne plus être à soi même son seul problème, pour appréhender les autres comme autant de possibles.

http://www.intermedes-robinson.org/index.php/2017/10/29/forces-et-f...

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