Ecologie punitive contre écologie récréative

Il est saisissant de voir comment et combien le souci de l’environnement , porté par les institutions, répercuté par les médias, repris par les collectivités et organes de décision publique, prend des accents moralisateurs et limitatifs dès lors qu’il s’agit de s’adresser au peuple, et aux groupes dominés. Alors on fait la leçon; il s’agit d’apprendre, de réformer ses habitudes. Il faut surtout savoir RE-NON-CER, s’adapter.

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Le pouvoir d’agir du peuple et des simples gens n’existe dans la représentation publique que comme occasion d’exiger sa limitation, des restrictions et des interdictions. Il s’agit toujours de lui faire « adopter » de nouvelles attitudes de tri, de consommation de recyclage. Le seul pouvoir accepté en provenance des milieux populaires, ne peut être qu’un pouvoir négatif, un pouvoir de renoncement, retourné contre sa propre « classe sociale ».

Evidemment pour les classes privilégiées et y compris leur jeunesse, le souci de l’environnement adopte volontiers des traits bien plus récréatifs. On va faire « de l’éducation à… », de l’humanitaire; on va voyager , parcourir le monde… mais toujours au bénéfice de l’environnement; pour initier , éduquer et faire connaître de nouvelles manières de produire, travailler , habiter et vivre à des groupes toujours considérés avec charité et supériorité comme ignorants et dans le besoin d’être guidés.

Le souci de l’environnement est ainsi à bas bruit, porteur d’injonctions et prétextes à réformes qui n’auront pas les mêmes effets sur les groupes sociaux en fonction de leur appartenance socioéconomique.

Les limitations de circulation, par exemple, ou de possession de vieux véhicules considérés comme polluants auront évidemment un impact négatif et direct à commencer par ceux qui n’ont pas les moyens de se conformer aux nouvelles normes.

Et c’est ainsi que l’écologie peut aussi incidemment servir à limiter les possibilités de circulation des pauvres, ou préserver l’entre soi de ceux qui ne seront jamais vraiment gênés par les nouvelles règlessociales et environnementales (car ils trouveront toujours les moyens de les contourner).

Il y a ainsi bel et bien deux manières distinctes de matérialiser le souci écologique et environnemental. A destination des pauvres, ce souci vise à produire des normes et des changements de comportement. Ces normes vont toujours donner au moins en creux une image négative à ceux qui s’y conforment: ils consomment et polluent « moins »; tout au  plus.

Alors que pour les classes privilégiées, on est dans quelque chose de nettement récréatif et valorisant. Il s’agit de faire des « choix » (« Vegan », « autoconsommation », « zéro déchet »). Et ces choix au contraire vont donner en retour une image pleinement positive à ceux qui les adoptent. Ils deviennent dès lors, des exemples, des modèles, des pionniers.

« Normes » pour les uns, contre « choix », pour les autres; il s’agit bien d’une forme de ségrégation nouvelleet en cours, au nom de l’environnement entre ceux pour qui la vie est et sera pleine d’injonctions et ceux pour qui elle est  pleine de choix et de possibles.

On ne mesure pas assez les effets délétères et négatifs sur des générations entières d’enfants pauvres et déjà exclus de nombreux services quand les dernières actions publiques et sociales qui s’adressent à eux , ne le font que dans une perspective de rééducation ou de correction de leurs attitudes supposées erronées ou inconséquentes en matière de vie ou de consommation. Il y a aujourd’hui un nouvel esprit colonial qui ne se propose plus d’éduquer les sauvages par respect de la civilisation, mais bien plutôt pour le nouveau respect de l’environnement qu’on oppose facilement à leurs mode de vie et à leurs goûts jugés erronés.

Je pense qu’en conséquence il ne faut pas s’étonner de l’attitude de défiance et de résistance de ces mêmes groupes face à la N-ième campagne destinée à leur apprendre ceci ou cela ou à les sensibiliser à ce qui importe à ceux qui se sentent propriétaires du Monde qui leur échappe.

Il faut par contre s’effrayer d’un manque complet d’esprit critique d’acteurs et de nombreux militants de nobles causes éducatives, écologiques, environnementales, alimentaires ou animales , qui par défaut de toute analyse socioéconomique, par absence de toute analyse politique vont militer pour imposer à tous, leurs propres goûts et leurs propres désirs.

Il en est ainsi de certains groupes de pression qui souhaiteraient éradiquer la viande des cantines scolaires, en fonction de leurs propres désirs, croyances ou assurances. Eux, comme leurs enfants, en effet ne risquent aucune carence alimentaire vu le soin et l’attention très spéciale, quasi obsessionnelle, qu’ils accordent à la qualité de leur alimentation, au  quotidien. Les mêmes n’ont à l’évidence aucune conscience des inégalités alimentaires et des carences qui frappent de plus en plus les enfants de milieu populaire. Qu’importe, ces derniers n’auraient qu’à faire et se conduire comme eux mêmes. Nous sommes ici dans le même genre de logique de la sentence:  « Ils n’ont plus de pain? Qu’on leur donne de la brioche », qui fut en son temps, attribué à Marie-Antoinette.

Il n’y a  ni morale, ni vertu, ni vérité supérieure à répéter  au peuple, les impératifs et les mots d’ordre, en matière de civilisation, de culture, ou d’alimentation; il y a d’abord et avant tout des fractures sociales et économiques à prendre en compte, à apercevoir et sur lesquelles il est urgent d’agir au préalable.

Le légitime souci de l’environnement ne peut être ni punitif, ni récréatif ; il ne peut être que socio-économique  si on veut aller un peu plus loin que des belles intentions, des malédictions ou des incantations.

En Pédagogie sociale, on ne commet ni confusion, ni inversion entre le respect des personnes et celui de l’environnement. On adopte une attitude matérialiste et  pragmatique qui accepte comme légitimes les besoins en termes d’alimentation, comme de consommation de ceux qui subissent déjà des conditions dégradées dans ces domaines.

Pour prendre réellement en compte l’environnement et son intérêt, il faut pouvoir encore avoir la possibilité d’y intervenir, de l’habiter , de l’occuper et même de le transformer. Ce sont donc ces premières tâches qui nous paraissent à la fois urgentes et essentielles.

L’appropriation de son espace de vie , mais aussi des espaces communs constitue pourtant un des principaux enjeux écologiques majeurs et durables, à l’échelle de l’humanité. Ni punitive, ni récréative, la véritable écologie ne peut qu’être transformative, pédagogique et politique.

http://www.intermedes-robinson.org/index.php/2017/08/04/ecologie-pu...

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Commentaire de Rozenn le 10 août 2017 à 16:32

bien sûr que l'écologie est politique ! il s'agit d'un rapport de pouvoir 

que ce soit vis à vis de la nature, ou de l'environnement au sens de "ce qui nous entoure" : voisins, habitat, quartier ...dans quel rapport nous situons-nous ? 

un rapport de domination, de consommation ? (j'aime bien, Laurent, ton analogie avec le colonialisme, il y a de ça, oui)

à moins que notre lien à l'autre, à cet environnement puisse être d'un autre ordre 

on peut essayer 

Commentaire de Laurent OTT le 12 août 2017 à 19:45

Certainement on peut essayer    Mais je ne crois pas que le problème se situe dans la relation; je pense qu'il se situe dans le bombardement idéologique que nous subissons tous

Commentaire de Rozenn le 13 août 2017 à 16:25

Laurent, Christophe,  je pense que c'est les deux : idéologie et relation. Cela va ensemble pour moi. 

Cela pose aussi la question du savoir et de qui est le détenteur du "bon savoir". On est dans une idéologie qui sous-entend une élite qui détient le savoir , avec de beaux arguments dits scientifiques, mais avec souvent une finalité commerciale ... et qui l'impose, sous couvert de bonne conscience. 

Le bio par exemple. C'est pas nouveau. La "beat génération" connaissait. Mais c'était marginal. C'est devenu tendance à partir du moment où c'est rentré dans les rayons des hypermarchés. Bref : vendable, avec des bénéfices. Il s'agit donc d'un nouveau marché. Ni plus ni moins. 

"d'une meilleur écologie, en tout cas, d'une meilleur gestion des interactions des personnes dans cette société '" .... une meilleur gestion des interactions avec le vivant, de manière plus générale 

ce serait ma définition de l'écologie 

le vivant ne peut pas être une marchandise comme les autres ! 

Commentaire de Joseph Rouzel le 14 août 2017 à 7:05

Je ne suis pas sûr que la sacralisation du "peuple" puisse produire quoi que ce soit... Le clivage pauvres/riches existe, mais qu'en est-il de la lutte des classes (des places) enterrée depuis belle lurette? La question écologique bien sûr est le lieu d'un affrontement idéologique, mais est-ce si sûr qu'il recoupe le clivage pauvres/riches? Que la planète se dégrade, que les conditions écologiques de survie de l'espèce soient en jeu etc traverse toutes les couches de population. Je pense au travail déjà ancien de Gregory Bateson sur L'écologie de l'esprit :

« La monstrueuse pathologie atomiste que l’on rencontre aux niveaux individuel, familial, national et international - la pathologie du mode de pensée

erroné dans lequel nous vivons tous - ne pourra être corrigée, en fin de compte, que par l’extraordinaire découverte des relations qui font la beauté de

la nature. »

Comment penser la question en dehors des clivages sociaux? L'idéologie écologique n'est pas le combat écologique. Punitive et chargée de culpabilité  elle l'est pour tous, pauvres ou riches Les végan deviennent obsessionnels  ne pensent et ne parlent que ce qu'ils bouffent. Penser l'alimentation comme un mode de vie, inscrit dans une histoire, une communauté... est un point de départ pour penser l'écologie.

Ecologie, si mes souvenirs de grec sont exacts, c'est oïkos-logos, un discours raisonnable, argumenté, une parole, sur l'oïkos, la maison, le mode d'habitation des humains, leur façon d'habiter la planète... La question il me semble se pose à tout un chacun. ça ne va pas se régler à coup d'injonctions. La-dessus tu as raison  Laurent. 

Commentaire de Laurent OTT le 14 août 2017 à 13:20

Encore faut il que la maison soit vraiment commune , que certains ne soient pas des encaisseurs de loyers tandis que d'autres dorment à même le sol.  Le commun ne peut être qu'une conquête , pas une idée abstraite.

Commentaire de Joseph Rouzel le 14 août 2017 à 17:04

Le problème c'est que nous sommes tous embarqués dans la même galère. Certes de façon différente. Est-ce que ça peut faire comme-UN? Ceci dit je pense que tu as raison la question écologique et la question politique c'est la même. Exploiter la planète comme s'il n'y avait aucune limite  ou exploiter les êtres humains relève de la même démesure, ubris disaient les anciens grecs. D'où la question: qu'est ce qui fait limite aujourd'hui à la volonté de jouissance démesurée qui nous habite tous?

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