CRÉATEURS D’ESPACES


La société européenne et particulièrement française, de l’après guerre (et jusqu’aux années 80) était une société marquée par l’assignation de l’individu à une double place.

Chacun se voyait attribuer une place et une seule dans une classe sociale; chacun de la même manière se voyait attribuer une place et une seule sur un plan familial. Cette double appartenance sociale et familiale à une place constituait le véritable repère et la véritable source d’identité des individus.

Ces places pouvaient être fortes ou faibles. Elles pouvaient être « favorisées » ou handicapantes. Mais, de toutes les manières, les places ainsi constituées faisaient l’objet d’une triple reconnaissance qui chevillait solidement cette appartenance.

  • Une reconnaissance individuelle, nul ne pouvant nier sa place, sa classe sociale ou sa famille
  • Une reconnaissance en interne de ceux qui partageaient le même type de place , que ce soit dans la même classe sociale ou la même famille
  • Enfin, une reconnaissance externe en provenance de ceux qui étaient extérieurs à ces places et qui renvoyaient chaque individu à sa double « appartenance ».

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Bien entendu des assignations aussi violentes , entraînaient des révoltes et des réactions , en retour de la part essentiellement des individus eux mêmes. Ainsi , nous pouvons faire une lecture du mouvement de Mai 68 , comme un mouvement autant collectif qu’individualiste, de rejet et de révolte par rapport à toutes les places assignées, socialement, ou familialement dans la société.

Mais nous sommes passés depuis les années 80, à une toute autre époque; deux classes sociales sur 3 (la classe ouvrière et paysanne) se sont effondrées, c’est à dire qu’elles ne sont plus en mesure de produire de la conscience sociale, du sentiment d’appartenance, de vivre ensemble ou de destin en commun.

Seule la bourgeoisie a gardé cette faculté, mais elle a également évolué: elle s’est ouverte, elle s’est mondialisée et constitue, en tant que classe, un  milieu beaucoup moins étouffant pour ses membres, tout en restant un milieu sécurisant.

Pour les enfants du peuple, des « couches populaires »,  cette sécurité sociale et familiale s’est muée en précarité envahissant tous les aspects de la vie, depuis la vie personnelle et familiale, jusqu’à la vie sociale, culturelle, politique et économique. Aucun pan n’est épargné par un mouvement de précarisation qui a  débuté, dans les années 70, par la fin du travail, pour poursuivre, dans les années 80, par la fin de  la famille, puis, dans les années 2000, par la fin de toute vie sociale.

C’était la fin, de la place, la fin des « places », se traduisant par le phénomène que Vincent de Gaulejac, dans une formule célèbre, a dénommé: « la Lutte des places », mais qui reprenait également la notion « d’Individu noir » de Robert Castel.

Le Travail social, mais aussi le travail éducatif, l’Enseignement, l’Education spécialisée comme l’Education populaire se sont constitués en tant que champs de pratiques et de théories, en référence à cette société de place.

Ainsi dans l’Education spécialisée, le Travail social au sens large , tout professionnel a-t-il été formé à se poser des questions « de places »: comment trouver une place aux marginaux? Comment « remettre à leur place » ceux qui n’y sont plus?  Les soignants quant à eux ont constitué leur savoir et leur posture professionnelle sur une morale « non dite » de chacun à sa place. Et ils se posent encore, face à une famille précaire, à des enfants en situation de rue, des questions surannées : « Est ce que ce père est en place de père? »; « Est ce que cette mère est en place de mère? » « Est ce que cet enfant est en place d’enfant? »

Pour répondre à ces « angoisses de places », tout le registre de ces professionnels s’est petit à petit teinté d’une recette miracle, qu’on invoque, qu’on convoque, et que l’on tend à imposer: le cadre. Le « Cadre » serait le remède ultime pour remettre les gens à leur place dans une société où ils n’en ont plus. On se sert également d’une manière un peu plus douce mais globalement équivalente, du mot « repère ». Cette logique de cadre et de repère fonctionne sur le mode de renversement et d’inversion de la responsabilité; on tend à supposer que ce sont les personnes elles mêmes qui auraient renoncé ou fui leur place. On s’interdit de regarder en face le fait qu’elles n’en ont jamais eu.

Face à une société insécurisante, c’est à dire aussi qui a peur, on cherche uniformément à « recadrer » l’enfant « hyperactif », le parent démissionnaire, le jeune en voie de radicalisation. On cherche aussi à leur donner des « repères », voire des « valeurs ». Il est à noter que cette ambition politique et sociale a toujours deux aspects: l’un qui prétend « soutenir » (la place des parents, la réussite scolaire, l’insertion des jeunes) et l’autre pénaliser et réprimer. toute déviation ou refus de collaborer.

Bien entendu, ces mêmes professionnels font l’expérience de l’inefficacité et du manque total d’opérabilité de ces registres , liés à la notion de place. La question dans notre société  n’est plus à ce jour si les gens sont à « leur » place ou s’ils y retourneront, mais à se demander s’ils ont tout simplement un espace pour vivre, pour survivre, ou pour participer à quelque aspect que ce soit de la vie sociale.

De même, la société n’est plus en elle même un remède ou un recours et elle ne fournit plus de places pour le meilleur ou pour le pire, aux individus. Il ne sert donc plus à rien, pour l’acteur social ou éducatif de se fixer comme objectif ou borne à leur action d’y remettre les individus en marge. La société précaire ne retiendra plus ceux que l’on aura remis dans le système! Elle n’intègrera plus, ne fournira plus d’identité, ni de sens au commun ou au vivre ensemble. Toutes ces qualités perdues, il nous faut les reconstruire, pas à pas, dans des espaces à bâtir et à habiter, en commençant par là où nous sommes. Pour cela, il nous faut une organisation; il nous faut une pédagogie.

La Pédagogie sociale s’est façonnée de son côté comme une pédagogie d’émancipation, c’est à dire de sortie des places assignées, que celles-ci le soient par la famille ou la société. Cette émancipation menait à la sortie des institutions (« l’Ecole buissonnière » de Freinet) ou des destins et temporalités tracées (« les moments pédagogiques ».

Il n’est pas étonnant que la Pédagogie sociale constitue à ce jour, le recours face à une imagination en panne et une pensée sociale, culturelle et éducative qui tourne en rond.

Le travail que nous tentons de mettre en œuvre, collectivement, consiste justement à créer de nouveaux espaces pour apprendre, éduquer, vivre, travailler, célébrer, s’organiser, se cultiver, se dépasser.

Les ateliers de rue ne sont rien d’autre que ces créations d’espace communs, grâce à une organisation simple; des espaces où du possible pourra advenir.

Quand nous organisons nos ateliers dans les hôtels sociaux, les quartiers « Politique de la ville », ou les bidonvilles, nous construisons de tels espaces et nous y invitons tout ceux qui, à côté, n’avaient pas de place.

C’est bien entendu vers ce travail, que devraient se tourner aujourd’hui les institutions qu’elles soient l’Ecole, l’Hôpital, le Centre social, l’établissement de petite enfance,  ou l’établissement spécialisé. Abolir la logique et la fixation sur la place de chacun, le nombre de places, l’occupation des places, l’ouverture des places. Il faudrait , à l’inverse affirmer un autre registre: sortir des murs, ouvrir des  espaces, occuper des espaces, fonder et organiser la vie qui s’y déroule, dans une optique d’ouverture, d’inconditionnalité et de durée sans bornes.

Le Pédagogue sociale est Créateur d’espaces , au sens où il y fonde des qualités qui étaient absentes de l’environnement et qui n’apparaissent pas spontanément. Il travaille ainsi à la transformation de l’environnement en milieu, du temps, en durée et du désert social en organisation sociale.

http://www.intermedes-robinson.org/index.php/2017/02/17/createurs-d...

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