Alors comme ça les éducateurs n’écriraient pas leurs pratiques ? C’est le constat que font les penseurs/ écrivains qui discutent de notre profession. Il est vrai, quand on se promène dans les rayons spécialisés, qu’il est plus facile de trouver des ouvrages qui psychanalysent les pratiques professionnelles du quotidien.

Dans notre pratique, nous sommes entourés par la grande psychanalyse, et ses grandes théories, la psychologie, qui « entre » dans la tête des gens, la psychiatrie, qui stabilise la santé mental des patients, la sociologie, qui est une science largement reconnue, …A partir de ce constat, on commence à avoir une idée assez claire de la difficulté pour un éducateur d’écrire sur son quotidien, sans dévier vers ses grandes sœurs, et en se sentant légitime de développer sa propre pensée.

Peut-être y –a-t-il d’autres raisons. Ce texte aura sûrement un aspect un peu chaotique. Je passerai par la recherche des causes de ce silence, à la preuve d’un savoir faire spécifique aux éducateurs spécialisés et une réflexion très globale sur le quotidien.

 

1-Un savoir faire

 

Le « savoir faire » est un terme très générique. Il servirait d’ailleurs sûrement plus à définir le métier d’éducateur technique spécialisé, que celui d’éducateur spécialisé. Ces derniers ont un savoir…qui n’est ni de faire ni d’être.

L’éducateur spécialisé, en plus de la médiation qu’il utilise dans les activités, utilise le quotidien en médiation. Il révèle ses capacités médiatrices au travers des rencontres et des échanges qu’ils font en permanence, les ré-adapations, les réajustements. L’intelligence du quotidien apparaît quand nous nous apercevons qu’il y a un faute à ce mot : « quotidien » devrait s’écrire « co-tidien ». Le quotidien, c’est quelque chose qui se vie dans le partage, dans la discussion sur des sujets très profonds, comme sur des sujets plus légers. L’intelligence du quotidien c’est apprendre à accompagner chaque personne dans la routine (qui est une forme d’ennuis pour certains) et dans l’exceptionnel qui vient la perturber.

 

J’ai dit que le quotidien, c’est l’échange. Au moment d’entrer en formation, c’est ce qui me faisait peur. Le seul établissement qui avait accepté de me prendre en stage était un FAS, accueillant donc des adultes déficients intellectuels. La question qui me hantait alors était « que vais-je bien pouvoir leur raconter toute la journée ? »

En attendant que la cheffe de service puisse me recevoir pour finaliser les documents administratifs, je fis la connaissance de Yann. Ou plutôt, Yann passa au dessus des questionnements que devrait lui poser la présence d’un étranger (j’ai longuement hésiter à mettre le « r »). Après de rapides présentations (son prénom, le mien) il me fit la présentation de sa fidèle alliée, toujours avec lui : sa perceuse.

 

            J’avais la réponse à mon problème. Dans ce lieu où ils habitent, je suis l’exceptionnel qui vient désharmoniser leur routine : à moi de me laisser guider par eux. A moi de pénétrer dans leur quotidien, de le comprendre pour pouvoir y proposer des nouveautés.

 

2-Combattre le protocole

 

Le quotidien doit donc avant tout partir de l’Humain, qui en est en même temps producteur et acteur. Et si il est bien un élément qui tue cette humanité dans les relations, c’est bien le protocole, ce mode d’emploi dont on affirme qu’il fonctionnera aussi bien sur Gaëtan que sur Maëlle. J’emploi « sur » consciemment : pour moi, on ne peut pas appliquer un protocole « avec » le bénéficiaire.

 

            Récemment, je suis allé au restaurant. En attendant mon plat, je prêtais l’oreille à la discussion qui se tenait à la table d’à côté et qui se déroulait entre deux formatrices dans des domaines sanitaires. Au fil de la discussion, ces deux protagonistes en viennent à admettre que les protocoles les aident énormément dans leur…quotidien.

 

Je ne remets pas en question l’utilité que peut avoir un protocole de soin, pour éviter des erreurs, lorsqu’il facilite les pratiques d’un point de vu méthodologique. Mais si ils facilitent le quotidien de ceux qui les utilisent, force est d’admettre qu’ils les rongent également. Il ne faut pas observer bien longtemps pour s’en apercevoir. Combien de fois avons-nous entendu la plainte des infirmières qui ne passent pas assez de temps avec les patients. Certes le budget est sans doute également en cause, mais vous remarquerez que, dans ce domaine, tout est soumis au protocole…hormis les relations sociales. De là à trouver un lien de cause à effet, vous admettrez qu’il n’y a qu’un pas.

Par le protocole, on nie les spécificités humaines et émotionnelles de chacun d’entre nous : les personnes deviennent alors objets de soins ou d’accompagnement au lieu d’en être actrices.

 

 

 

            Alors comment écrire son quotidien. La forme traditionnelle appelle trop facilement les influences psychologiques, sociologiques et psychanalytiques. Elle a sont intérêt, mais nous pouvons aussi proposer des textes qui parlent uniquement la langue des éducateurs, imprégné de leur quotidien.

Peut être la forme du conte serait-elle la plus adaptée, pour relater ces événements imprévus qui font qu’il y a de la vie dans le quotidien.

Un conte : cette histoire dont on tire une leçon qui nous servira en temps voulu, mais masquée, sous une autre forme. Car, dans les relations humaines, aucune solution n’est transposable.

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Commentaire de Joseph Rouzel le 14 septembre 2017 à 19:01

C'est vrai que parfois les bons contes font les bons amis, mais pas toujours. Et vous n'en proposez pas!

Il y a une autre approche possible par la voie du récit de pratique. Ce qui n'empêche pas la théorisation, dans la mesure où la mise en récit obéit déjà à une forme de théorisation. Théorisation, ça signifie pour moi: point de vue, avant tout. Du même événement, de la même situation nous pouvons avoir, selon les récits produits,  divers points de vue. C'est un peu comme cela que fonctionne une réunion de synthèse, non? Ceci dit vous soulevez sans doute un autre problème: comment rendre compte, comment faire ressentir à un public plus large que l'institution ou la profession, la nature singulière de ce métier d'éducation spéciale? 

Commentaire de Frion le 16 septembre 2017 à 18:22

c'est effectivement sur cette dernière question que je réfléchissais. Il est étonnant (et un peu effrayant) de voir combien de personnes pensent encore qu'un ES, ETS ou AMP ne sert qu'a occuper ceux qu'on met en foyer, sans autre but que celui-là...parfois même leur propre parents.

Il y a, je pense, beaucoup de pédagogie à faire sur le métier que nous faisons, pour faire valoir nos savoirs.

Commentaire de Rozenn le 17 septembre 2017 à 15:31

le conte, dans sa forme narrative peut aider à mettre en mot et en forme dans l'après-coup certains évènements présents dans le quotidien, ceux qui se déroulent selon le schéma global de : 

- situation stable 

- événement venant créer un déséquilibre 

- tentative de rétablissement de l'équilibre 

- échec 

- nouvelle tentative de rétablissement de l'équilibre avec un moyen nouveau 

- nouvel équilibre 

Ce qu'on pourrait associer à des situations de crise et donc relevant de l'exceptionnel.

Commentaire de Rozenn le 17 septembre 2017 à 15:46

Les réunions de synthèse, ok. Mais encore faut-il qu'elles sortent d'un descriptif sous forme de généralisations. Sortir du "il est (comme) ceci" ou du "quand il mange, il fait ceci" . etc. qui est déjà la tendance mais est aussi encouragé par certaines contraintes (voir le GEVA pour le handicap). Rendre compte du travail auprès des personnes de cette manière est, je trouve, sordide. 

Y a-t-il vraiment du récit dans les réunions de synthèse ?

Commentaire de Rozenn le 17 septembre 2017 à 15:47

@ Frion : "Il est étonnant (et un peu effrayant) de voir combien de personnes pensent encore qu'un ES, ETS ou AMP ne sert qu'a occuper ceux qu'on met en foyer, sans autre but que celui-là...parfois même leur propre parents."

Ils servent à quoi, ces professionnels, selon toi ?

Commentaire de Frion le 17 septembre 2017 à 17:01

contrairement à ce que ces "personnes pensent encore", l'animation n'est pas une finalité. je pense que la pédagogie à faire est de dévoiler ces objectifs très généraux de nos profession

hors c'est comme ça que de nombreuses personnes nous voient encore aujourd'hui. je ne leur jette pas la pierre, il faut dire que nous ne sommes pas une profession très médiatisée.

pour répondre à votre premier commentaires: les ouvrages traitant de l'éducation spécialisé traitent plus "comment" que du "quoi". Et les reportages qui sont parfois fait dans les journaux sont, à mon sens, un peu trop léger.

j'ose une analogie douteuse: on sait, avant tout, ce que fait un pompier en intervention, ceux qui le souhaitent peuvent chercher à savoir comment il le fait. Je suis d'accord sur le fait qu'il faut sortir du descriptif, pour faire ressortir l'histoire de la relation qui est établie entre deux personnes.

Commentaire de Rozenn le 17 septembre 2017 à 17:20

Il existe quelques bonnes lectures, dont certaines en éducation spécialisée, qui abordent la question de ce qui se joue dans le quotidien. Le quotidien pour le commun des mortels, celui qui se déroule dans le cadre institutionnel, enfin, sur la question spécifique du quotidien en internat. 

Que ce soit dévalorisé, j'en conviens.

Qu'il soit difficile de sortir de "ce qui se voit" ... peut-être la question se pose-t-elle au niveau de la société de manière générale. C'est -entres autres - de lien social que l'on parle. J'irai même jusqu'à dire que c'est politique. 

Commentaire de Joseph Rouzel le 18 septembre 2017 à 8:26

Il existe plusieurs niveaux d'écriture. Du postit au rapport d'activité en passant pas des écrits cliniques. Toute la question est de bien repérer les places et fonctions (donc obligations) du scripteur (d'où vous écrivez) et du  destinataire ( à qui vous écrivez). Un conte -  ce que je travaille souvent en formation à partir d'une situation - est très intéressant, mais je ne vous conseille pas de l'envoyer au juge ou à l'inspecteur ASE... 

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