Travail social , nouvelles manières de (décom)penser (I)

Indistinctement, les mentalités, les supports, les idéaux et les croyances qui caractérisent l’action éducative et sociale , changent.  De nouvelles manières de penser son travail, ses responsabilités, ses propres interventions, font progressivement leur apparition.

IMG_8256

Dans un silence étrange et dans une indifférence quasi générale, de nombreux acteurs sociaux, travailleurs sociaux, enseignants, animateurs, repensent aujourd’hui ce qu’ils estiment être leur métier ou leur travail, avec leurs mots, pour tenter de trouver quand même du sens , face à des situations, des évolutions des politiques  éducatives et sociales et des mutations des pratiques institutionnelles, qui leur échappent.

Ainsi, en travaillant directement au contact des publics les plus précarisés, nous assistons à toutes ces rencontres qui ne se font pas entre eux et des travailleurs sociaux, les agents administratifs ou institutionnels, qui se croient en première ligne, mais qui dans la réalité, déploient toute leur énergie pour mettre ces publics à distance. Nous sommes alors témoins de situations qui oscillent souvent entre l’absurde , l’insupportable ou l’ubuesque.

Des assistantes sociales sont ainsi, petit à petit, amenées à démolir leur propre métier et à tenter de rationaliser , comme elles le peuvent, le nombre incalculable de fois où elles sont amenées à se déclarer incompétentes, où elles affirment ne rien pouvoir faire, ne pas être la bonne personne, ou le bon service.

Petit à petit, elles en sont amenées à affirmer des choses incroyables, et nous avons quelques fois entendu devant les guichets ou dans les couloirs des sujets d’étonnement du genre:  « Au fond, le travail de l’assistante sociale ce n’est pas d’aider les gens à obtenir leurs droits » , ou « Aucune de nos missions ne nous permet de travailler avec des familles en difficulté », ou encore « Ce sont les associations de type Croix Rouge,ou Secours Catholique des familles comme vous, qui viennent en aide aux familles; nous ne sommes pas là pour cela ».

A force de déconstruire, on est en danger de se retrouver un beau jour face à un vide absolu. Comment dès lors savoir à quoi on sert, si tout au long de la journée on explique qu’on n’est pas là pour « servir »?

C’est là que fleurissent les créations les plus originales pour expliquer en quoi peut encore consister le sens de sa mission quand justement, au quotidien on ne peut plus faire grand chose.

Souvent nous entendons:  « Vous savez, Madame, nous nous ne sommes pas là pour que vous accédiez à vos droits, mais pour évaluer votre projet »; ou encore « Nous ne pouvons rien faire pour vous car vous n’avez pas de projet ».

Plus récemment, telle cadre de service de polyvalence nous affirmait « Vous savez , en actions sociales, on ne peut rien faire avec des gens qui n’ont aucune amélioration à attendre de l’avenir ».

Ainsi , on voit se dessiner , touche par touche, une véritable nouvelle théorie du travail social.   Dans cette théorie, l’intervention éducative et sociale des professionnels serait exclusivement réservée à des personnes, pour qui un parcours de promotion serait, non seulement possible, mais programmé.

Ce nouveau travail social n’imagine même plus venir en aide aux gens justement parce qu’ils sont dans la plus grande difficulté. Au contraire , une recherche permanente d’efficacité , de lisibilité vis à vis des priorités de leur propre hiérarchie pousse les agents de ces services à privilégier au départ tous ceux qui se sont presque déjà sortis par eux mêmes des difficultés qu’ils connaissent.

Cela pourrait paraître bien banal, mais c’est  pour autant un renversement idéologique de grande ampleur: c’est comme si l’hôpital mettait à la rue les blessés graves, pour soigner en priorité les bosses et petites coupures; comme si les pompiers refusaient de se rendre sur les lieux d’un incendie en assurant que la grande échelle serait réservée aux chats coincés dans les arbres.

C’est dans ce contexte , qu’il nous a été donné d’entendre et de méditer la sentence qui sert de titre à cette chronique. Pour son auteur, cette formule, c’était comme une véritable trouvaille, un nouveau dogme. Enfin on trouvait un sens à renvoyer chez elles des femmes isolées avec leur enfants , sans ressources, qui ne parvenaient pas à établir le moindre droit à des allocations ou à la sécurité sociale.

Il fallait expliquer pourquoi on n’allait pas aider cette personne; l’explication est détonnante: « C’est parce que ce ne serait pas juste ».

Il ne serait pas juste, dans l’esprit de notre interlocutrice, d’aider telle personne qui en aurait le plus besoin, plutôt que telle autre qui n’aurait peut être même pas idée de demander de l’aide.

L’égalité républicaine s’impose ici en dehors de tout contexte comme une valeur absolue: ou on aide tout le monde, ou on n’aide personne. Tout le monde pareil.

On a l’impression d’une morale issue du sport, du stade qui envahirait tout d’un coup la pensée du secteur social.  La vie moderne serait une course, l’accès aux droits, un challenge et les travailleurs sociaux, au fond, ne seraient plus là que pour compter les tours et les temps. En faire plus, ce serait du dopage.

Il faut comprendre ce raisonnement et le pousser jusqu’au bout . Si les travailleurs sociaux se mettent à aider , soutenir et accompagner tels et tels individus en situation d’exclusion, de handicap ou d’abandon, cela risquerait de constituer un manquement à une sorte de pacte citoyen ou sociétal implicite.

 Invoquer l’équité pour justifier l’inaction; c’est une trouvaille fabuleuse qui permet de se placer au dessus de ceux qu’on n’aide pas, tout en renvoyant les publics en demande à l’illégitimité et à des attentes condamnables.

En réalité, en agissant et en pensant ainsi, les travailleurs sociaux ont le fol espoir de se mettre à l’abri de situations très préoccupantes et inconfortables, au cours desquelles ils auraient à découvrir que les institutions ne fonctionnent pas comme elles le devraient; que malgré le droit et la justice, on est de plus en plus couramment refoulé des droits sociaux les plus élémentaires en matière de santé, de logement, de banque, d’énergie, de chômage, d’allocations familiales.

Par leur refus d’intervenir pour obtenir au bénéfice de leurs publics les droits ordinaires , les travailleurs sociaux se dispensent d’une telle prise de conscience; ils se dispensent de prendre position et s’économisent des risques de conflits inter ou intra-institutionnels , qui les dépassent.

Certes ils se préservent mais le prix à payer est fort: c’est la perte des réalités sociales et de la clef de compréhension des publics.

Il n’en demeure pas moins que se banalise ainsi un bien curieux usage du recours à l’éthique. Alors que nous constatons une inflation de l’usage de ce terme, qui s’impose dans toutes les formations, les guides de bonnes pratiques et institutions du social, on découvre l’effroyable ambivalence de son contenu.

Que vaut l’éthique au fond, quand elle peut servir à justifier tout et son contraire?

A quoi sert-elle quand on l’utilise pour inventer des fables pour faire oublier le détricotage des sécurités sociales?

Et surtout, qui sert elle, quand elle devient le bouclier des professionnels qui renoncent et des institutions qui abandonnent?

http://www.intermedes-robinson.org/index.php/2018/01/25/cest-legali...

Vues : 21

Commenter

Vous devez être membre de REZO Travail Social pour ajouter des commentaires !

Rejoindre REZO Travail Social

Parole de Sagesse

« Quand un groupe d'hommes renie l'Etat sous l'autorité duquel il avait jusqu'alors vécu, il est bien près en fait d'établir son propre gouvernement. »

Gandhi

Astuces techniques

Désactiver les notifications par mail à chaque réponse dans un forum ou un groupe (dans le cas où votre boite serait "saturée" de message).

Recevoir les communications envoyées à tous les membres du REZO qui peuvent être filtrées par erreur par votre boîte mail.

Contribuer

Pour soutenir REZO, participer aux frais d'hébergement, de maintenance et améliorations :


Merci !
Erwan, administrateur du REZO

Remarque :  pour ceux qui sont réticents à payer en ligne, il est aussi possible d'envoyer un chèque.
Merci de me contacter pour que je vous envoie les coordonnées postales.

Forum

Science ou scientisme? Psychanalyse ou psychanalysme?

Démarrée par PENDANX Daniel dans Général. Dernière réponse de ShrinKiller Il y a 3 heures. 8 Réponses

Conseil scientifique: l’Education nationale n’est pas une fabrique de managers parDaniel Pendanx - 25 janvier 2018 (article paru sur le site du journal Causeur) « Sous le règne de la Science…Continuer

PROJET RENOVATION DE TROIS SALES DE CLASSES + ANIMATION SOCIOCULTURELLE 2018 AVEC LES ENFANTS

Démarrée par JEV-Togo dans Emplois, Stages, Formations, ... vendredi. 0 Réponses

 Les conditions d’accueil des enfants sont désastreuses : le toit de l’école menace de s’écrouler sur les enfants. Son manque de salubrité et de sécurité condamne un grand nombre des enfants du village à ne pas fréquenter l’école. Les travaux…Continuer

Billets

Pas de revenus, pas de cantine!

Publié(e) par Laurent OTT le 16 février 2018 à 8:17 0 Commentaires

Travail social: Nouvelles manières de (décom)penser (III)

La scène se passe dans le  « Service Education », d’une Mairie de banlieue Sud de Paris. La personne qui parle est employée municipale au service…

Continuer

Radio Robinson

Publié(e) par Laurent OTT le 12 février 2018 à 21:13 0 Commentaires

Aven Savore émission radio : radioscopie d'un atelier de rue , par lkes Robinsons (sur Radio BLP) :…

Continuer

Évènements

© 2018   Créé par Joseph Rouzel.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation