Brève auto-présentation (écrite en 2003, revisitée en 2016)

 

   Jeune étudiant en philosophie au tout début de la décennie soixante-dix, j’abandonnais mes études universitaires pour « servir le peuple », mais sortais exsangue, subjectivement exsangue, des années militantes qui suivirent. Il me fallut revenir vers l’intérieur, reconnaître mon ou mes symptômes – ce qui de l’angoisse méconnue et de la détresse déniée m’avait porté, sous le grand discours révolutionnaire, à l’oubli de l’être. Je vins à la psychanalyse comme à une nécessité, quasi-vitale, tant au plan subjectif qu’au plan intellectuel.

     Fin des années soixante-dix, début des années quatre-vingt, cette analyse bouleversa mon rapport à la Cause et au texte…. Je commençais à me dégager de cette maladie de l’idéalité inhérente à mes engagements juvéniles, gauchistes… Le « psychanalysme » allait-il se substituer à mon défunt maoïsme ou marxisme-léninisme ? Je sus en éviter la bascule, même si j’étais encore bien loin des renoncements que suppose la conquête, toujours à recommencer, d’une position d’interprète.

     Engagé dans l’étude du corpus psychanalytique, je m’écartais de la voie propagandiste, la nouvelle voie militante (missionnaire) que reprenaient sous les couleurs lacanistes quelques anciens compagnons, répétant de façon aveugle ce que nous avions joué précédemment avec le texte marxiste et la figure, si naïvement et dangereusement idéalisée, de Mao. La lecture des premiers ouvrages de Pierre Legendre, découverte majeure dans mon trajet, contribua à ce dégagement. Mais peut-être plus encore, par la suite, je vais y revenir, la position que celui-ci occupa auprès de moi.

     En regard de ce passé militant proche, l’analyse me permit d'interroger mon collage aux Écrits et aux figures des maîtres, me donnant  idée de l’amour politique, de la dimension institutionnelle du transfert… 

   J’étudiais et travaillais avec intensité, dans les dispositifs variés d’un groupe bordelais, le texte freudien, puis lacanien, tout en restant lecteur assidu de philosophie. J’approfondis à cette époque plus particulièrement la notion de roman familial, élargie à la dimension institutionnelle. Ce qui m’amena à construire celle  de roman familial institutionnel. Dans ce chemin de pensée et d’élaboration le travail de Guy Rosolato (ses « Essais sur le symbolique », puis son analyse du « complexe de croyance ») joua un rôle particulier, médiatisant mon rapport au texte si fascinant de Lacan.

    En 75, à la sortie d’une année difficile de service militaire, encore « militant », je n’avais pas repris mes études et était devenu éducateur (sans autre diplôme que mes deux années universitaires) dans un internat éducatif pour « cas sociaux » comme on disait. J’ai passé là trois années, parfois douloureuses, mais riches d’expériences et de leçons diverses, avant d’engager, avec une bourse d’Etat, une formation d’éducateur spécialisé – voie qui correspondait à un intérêt très ancien.

   La lecture de certains ouvrages, à la confluence de l’éducatif et de la psychanalyse, marqua cette période de formation. Le livre de Georges Mauco, Psychanalyse et éducation (Aubier-Montaigne, 1979), fidèle à l’esprit freudien, selon lequel, « l’éducateur doit posséder une formation analytique sans laquelle l’objet de ses efforts, l’enfant, reste pour lui une énigme indéchiffrable ; le meilleur moyen d’acquérir cette formation est pour l’éducateur de se soumettre à une analyse, et de la vivre dans son être. Un enseignement théorique à propos de l’analyse ne toucherait pas assez profondément et ne convaincrait pas suffisamment » (Freud, préface à Jeunesse à l’abandon de Aichhorn)), m’encouragea.

     Je lus et relus ce Jeunesse à l’abandon d’Aichhorn, dont les réflexions, conjointes à l’apport si précieux du psychanalyste anglais Winnicott, influencèrent notablement mon orientation. Avec Aichhorn j’ai commencé à saisir combien permettre à un jeune ou moins jeune sujet de « rompre l’ancrage dans l’inconscient » – ancrage qui le fixe dans ses symptômes – supposait que les liens  institutionnels, la vie des établissements, ne se trouvent pas "rabaissés à ce niveau bien connu sado-masochiste, en intensifiant encore (par des attitudes duelles, de simple opposition) ce sado-masochisme ».

     Attentif depuis les années militantes au courant « institutionnaliste » (Oury, Tosquelles), j’en vins à prêter la plus grande attention à l’apport de Maud Mannoni. Ses livres, lus et relus, m’instruisirent mais me confirmèrent aussi dans une position/revendication transférentielle dont je ne me suis extrait que peu à peu, et bien après ma première analyse qui, si elle avait ouvert en moi une toute autre disposition à l’inconscient, à la facture œdipienne inconsciente du désir, ne m’avait pas véritablement permis, comme tant de psychanalystes eux-mêmes il faut bien le dire, de me dégager d’une position missionnaire de surplomb, celle aussi du « premier disciple ». (J’ai d’ailleurs souvent comparé à ce propos, avec ironie, Jacques Alain Miller, dont le style lacano-léniniste de la prose était  alors très marqué, à un Lin Piao qui aurait « réussi »…)

    Dans un premier temps l’apport de Legendre me parut tout à fait compatible avec ce que je retenais de Mannoni, il me semblait tout à fait concorder et n’impliquer aucun discord, aucun hiatus avec l’orientation, la politique institutionnelle soutenue par elle… J’étais encore très « œcuménique »… Je voulais si peu séparer les deux (comme maman et papa) que je finis par en reconnaître un peu plus tard le motif inconscient, inverse…

    Il m’a fallu beaucoup de temps – j’ai souvent dit que j’étais un « retardé », ce qui n’est pas sans laisser quelque espoir  –, et la rencontre avec Legendre pour reconnaître sans détour ce qui m’impressionnait : dans mon imaginaire héroïque Maud Mannoni, dans le champ de la clinique qui était devenu le mien, était à Lacan ce qu’Aichhorn était à Freud, le pendant du Père Idéal, le premier membre… Telle fut la mise transférentielle que je vins reporter auprès de Legendre.

  J'étais  toutefois resté, au temps le plus fort de mon enlacement à l'œuvre et à la figure de Mannoni, dans une certaine distance, une certaine prudence, comme déjà instruit de ce qui allait me séparer des positions de ceux qui comme elle soutenaient d’un côté que la psychanalyse était a-sociale et de l’autre, sous couvert d’un dit discours analytique introducteur d’un « nouveau lien social », la promouvaient dans le champ institutionnel en principe d’orientation de la politique institutionnelle, en occupant des places de direction, le lieu d’un contre-pouvoir référentiel. Il fut aussi très tôt par elle affirmé que la psychanalyse dans les institutions étaient d’abord à situer du côté de « l’écoute » à apporter par les psys aux éducateurs. Je finis par comprendre le caractère paradoxal, l’aporie et les dangers d’une telle position, combien s’y inscrivait en fin de compte une véritable résistance à la psychanalyse, une résistance à l’élaboration du lien de Référence, à la mise en perspective de sa propre place de discours dans la scène institutionnelle, la scène des cas. Cette position participait en fait d’un véritable déni de l’architecture dogmatique, instituante du sujet, d’un déni de la Question juridique.

    En quoi en effet la mise en jeu de psys,  au titre institutionnel si incertain « de psychanalyste », allait-elle pouvoir par la dite « écoute », hors le site et les rigueurs de la cure, contribuer à l’élaboration du transfert, au travail de sa résolution ? Comment dès lors cette « écoute », en tant qu’elle est appel d’offre au transfert, mobilisation du lien du sujet au pouvoir imaginaire, pouvait-elle ne pas reconduire, sous d’autres couleurs, le même type de dépendance infantile du sujet à l’endroit des psys que celle décriée à l’endroit des chefs honnis ?

   Le lien de transfert au psy (hors cure s’entend)  n’est-il pas un lien de dépendance/croyance à l’Autre d’autant plus redoutable que ce psy fait miroiter le mirage de l’Autre Institution, de l’Autre Mère, à travers, aussi sophistiquée soit-elle, la nouvelle théologie politique du bon pouvoir des « sachants » qui veulent notre libération ?

   Suite à ma formation et après avoir à nouveau travaillé en internat dans un Institut Médico-Educatif durant trois ans, mon intérêt pour le travail de Pierre Legendre, au carrefour du droit et de la psychanalyse, contribua je crois à me faire prendre un poste éducatif de milieu ouvert (AEMO) dans le secteur associatif de la protection judiciaire de la jeunesse. Fonction que j’ai exercée ensuite pendant trente ans.

     Dans la décennie 80 nous étions quelques uns, ici à Bordeaux, à nous intéresser aux premiers ouvrages de Legendre ; l’un d’entre nous, qui animait un ciné club dans le cadre du CAPC (le musée d’art moderne) et suivait ses cours à Paris, l’invita pour la première fois à Bordeaux au printemps 87. Nous étions une cinquantaine à venir le rencontrer : après nous avoir fait regarder deux films (All about Eve de Mankiewicz et Un homme dans la foule de Kazan) il nous fit une conférence épatante, ré-intitulée par lui, avec malice, « Causer l’effet-star »…

    Lui ayant écrit quelques temps auparavant, en lui faisant parvenir un de mes premiers articles de praticien, et ayant reçu une réponse chaleureuse, encourageante, mais aussi un peu plus tard un commentaire de son épouse Alexandra Papageorgiou-Legendre (lettre dans laquelle, j’ai encore cela à l’esprit, elle me faisait une remarque critique essentielle sur l’enjeu de transmission par rapport à mon écrit – remarque dont je n’ai tiré profit que bien plus tard) je saisis l’occasion pour lui demander un entretien ; il accepta volontiers. Je me souviens de cette première rencontre dans un salon de l’Hôtel Normandie, de cet échange dans lequel j’engageais – je le compris là encore quelques années plus tard –, une relance transférentielle. Je le compris d’autant mieux que Legendre, qui me vit venir (venir dans le transfert), n’est pas de ces maîtres qui veulent des flagorneurs et des suiveurs, tout au contraire. Alors qu’après la mort du maître  bien des élèves au deuil difficile cherchaient un substitut (ou se proposaient à cette place), il n’a pas refait les erreurs de Lacan, qui mélangeait souvent les scènes et les genres (de l’analyse et du privé, de son Ecole), tout en laissant aller quelque peu son propre culte; il a donc eu une toute autre rigueur analytique que le maître défunt. Voilà qui en déçut quelques uns parmi ceux qui cherchaient à retrouver avec lui la nouvelle Star, un nouveau maître auquel adhérer, coller… Cette passion de suivre  et de faire suivre, de « communier » aussi,  au cœur de l’humain, touche bien sûr, même s’ils s’en défendent, les milieux analytiques…

         Le travail de Pierre Legendre me touchait par son côté disons « rebelle », j’en percevais aussi l’importance, la novation, la rigueur, la façon dont il s’inscrivait comme il le dit lui-même « dans la longue chaîne des interprète »,  mais j’étais loin de le lire dans toutes ses dimensions, et d’en saisir les conséquences. Je demeurais dans une sorte de malentendu, que ce premier échange révéla. Je me souviens encore de mon étonnement lorsque lui indiquant mon intérêt pour le travail de Maud Mannoni il me répondit, sans aucune animosité à leur endroit, que les Mannoni ne comprenaient pas la question institutionnelle… Ce propos, inscrivant le hiatus, me renvoya à ma propre division ; il a eu pour moi un effet interprétatif au long cours…

    Par le biais de l’Association où j’exerçais je fis revenir Legendre à Bordeaux pour un colloque l’année suivante (1988); nous avons déjeuné ensemble, avec lui, son épouse Alexandra Papageorgiou-Legendre, une autre personne et un ami proche, magistrat, qui par la suite devint son collaborateur dans le Laboratoire sur la Filiation qu’il était en train de mettre en place. J’ai eu dans les années qui suivirent quelques autres occasions de le rencontrer, dont une lors d’une journée du Laboratoire où j’intervenais et où il me signifia vertement en quelques mots son désaccord, la confusion dans laquelle je demeurais encore dans mon exercice de praticien dans le champ judiciaire – une position de surplomb par rapport aux juges. Traitement qui, en regard des « faveurs » qu’il me semblait dispenser par ailleurs à quelques brillantissimes encore présents autour de lui, leva en moi un sentiment « d’injustice » sur les fondements duquel j’eus quand même dans l’après coup la sagesse « analytique » de m’interroger… Le message que je recevais là de Legendre, message d’interprète, d’analyste, restait le même: « vous n’y êtes pas…, et je n’ai pas besoin de perroquets, creusez votre propre sillon… ».

    Cette distance mise par Legendre, alors que je pensais bien sûr « mériter » le contraire, m’a donc mis à rude épreuve, moi qui me considérait comme son si bon lecteur, sinon son « premier lecteur »…  Mais je lui suis vraiment redevable de son exigence, de m’avoir maintenu dans cette épreuve, l’épreuve de l’écart, l’épreuve du temps, et de ne pas avoir manipulé à son profit mon « transfert » (cette demande de reconnaissance sans fond)  que suscitait naturellement mon profond intérêt pour son texte…

     Les années ont passé, j’ai suivi mon chemin de praticien, élaborant au plus près des cas (dimension institutionnelle comprise) mon travail d’analyse critique, avec ses détours, ses errances aussi, dont témoignent nombre d’articles publiés ici et là, dans des revues professionnelles et quelques sites.

   Si je ne suis plus un « militant », conscient que l’interprète ne peut être politiquement, selon le mot de Kadaré à propos d’Eschyle, qu’un éternel perdant – ce que comprit aussi je crois profondément Heidegger après s’être brûlé – je demeure artisan de ce que j’appelle la politique de l’interprète. Que peut faire en effet l’interprète sinon se tenir à sa place de discours, et œuvrer au renouvellement de ce que le philosophe allemand Sloterdjik appelle, la puissance du tiers neutre ?

     Ma position de discours, mes interventions ici et là – dont celles pendant quelques années sur le forum du site Œdipe (dont je note que les archives semblent avoir disparues…) – m’ont valu des inimitiés mais aussi quelques précieuses rencontres, dont celle de mon amie Jacquelyne Poulain-Colombier, psychanalyste, traductrice de Bion, qui a ouvert un blog, Le chaudron psychanalytique, où elle livre son propre travail critique sur le cours du temps. Et quant à Pierre Legendre, toujours vif et qui continue à publier, il  me fait l’amitié (avec son épouse, dont la contribution reste négligée dans les milieux analytiques) de sa lecture, et de m’encourager à  poursuivre dans mon modeste, mais néanmoins décidé effort, soulignant encore il y a peu auprès de moi combien  « l’avenir est une lettre cachetée », et  donc  en quoi, ainsi qu'il l'a toujours soutenu [quoiqu'il soit un sévère critique de notre temps dé-constructeur,  du nihilisme régnant et des politiques de dé-symbolisation, il n'est pas le "décliniste" que d'aucuns caricaturent],   "l'avenir reste ouvert, et le travail n’est jamais vain »...

Même si l'hypothèse d'une involution de notre humanité, telle que la science-fiction l'a imaginée, n'est pas totalement à exclure, l'interprète reste certes un homme du passé, mais aussi un homme de l'avenir, serait-ce, comme disait Heidegger, l'avenir le plus lointain... 

 

 

 

 

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Commentaire de jean-jacques Gérard le 21 juillet 2016 à 10:46

Daniel,

Merci de votre témoignage.

Jean-Jacques GERARD

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