La Précarité est mortelle; nous le savions tous.  Nous le voyons à présent sous nos yeux. Nous sommes familiers de la vie qui s’écoule, des âges qui s’écroulent, des adolescences volées et avortées, de passages violents des enfants vers une vie d’adultes, du vieillissement précoce de jeunes adolescents dont la santé dégradée les rapproche du mode de vie des personnes âgées .

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Nous connaissons la vie qui s’éloigne, les jeunesses éclair qui disparaissent ou fondent sous nos yeux. Meurent ceux que l’on abandonne; nous savons la détresse des adolescents sans couverture, sans soins, sans protections et sans avenir. Nous vivons auprès d’eux; ils vont et viennent autour de nos locaux, de nos repères.

C’est  cela le paradoxe de la précarité; d’un côté le temps est arrêté, les problèmes sont chroniques. Tout semble inamovible. De ce point de vue-là, le moindre mouvement paraît impossible; le moindre changement est trop coûteux…

Et puis il y a l’autre face, l’autre côté;  le temps s’enfuit, il dévale; il se fait la belle. On a cligné d’un oeil et telle enfant qu’on connaissait depuis ses plus tendres années est devenue une mère, une épouse préoccupée et débordée. On a cligné d’un oeil et ces autres enfants sont déscolarisés; et puis il y a ceux, « sous main de justice », qui  sont renvoyés à leur rue et leur errance. Un clin d’oeil et le peu de sécurité administrative de cet adulte isolé a fondu comme neige au soleil: trois téléphones plus loin, perdue la domiciliation, perdue la carte de retrait du compte dématérialisé; perdue l’allocation , le RSA, le chômage, perdue la couverture sociale même minimale…

Entre le temps inamovible et le temps insaissable, celui qui passe trop vite et celui qui s’est arrêté, la précarité tue.  Elle arrache, elle retire, elle abandonne…  Nous voyons nos adhérents s’éteindre sous nos yeux, décliner, se perdre, s’abîmer. Nous voyons leurs proches encaisser , compenser, prendre coups sur coups.

Et le même paradoxe est à l’oeuvre; la perte d’autonomie a commencé il y a bien des années. Les désastres ça se prépare; les naufrages ça se calcule. Le déclin physique est apparu si jeune, qu’il se poursuit inexorablement jusqu’à la fin.

La précarité tue, mais il faut préciser que c’est chaque jour qu’elle tue celui qui en est atteint.  Elle ne le tue pas seulement à la fin. Elle a auparavant tué tous ses possibles , tous ses rêves, toutes ses journées. Elle a obscurci son soleil et désespéré ses proches.

Ce n’est pas à la fin de sa vie qu’il a manqué au précaire , un peu de santé, un peu de moyens, un peu de chance, un peu d’énergie, un peu de soinC’est chaque jour depuis tant d’années, que le manque a creusé son existence, grévé son avenir, percé ses rêves.

Très vite dans la vie de tout précaire, il a été trop tard! Cette révélation est tellement rapide , tellement forte, tellement puissante, qu’il faut toute une existence  pour en saisir la portée et la terrible vérité.

Contre la précarité, il y a le don, il y a le soin, il y a l’inconditionnalité; en bref , tout ce qui coûte trop cher, tout ce qu’on fait disparaître. Contre la précarité il y  la compréhension des situations politiques, sociales et économiques, et des conditions de vie qu’on nous fait. Contre la précarité , il y a  la compréhension des destins, la prise de conscience individuelle et collective. Contre la précarité il y a la créativité sociale, collective. Il y a la fantaisie et la convivialité.

Mais de toutes ces possibilités, de tous ces recours possibles, on éloigne les acteurs sociaux, éducatifs. On les encourage à ne rien savoir et ne rien apprendre de la précarité. On les éloigne de toute science du malheur commun. On les décourage parce que eux mêmes sont précaires ou ont peur de le devenir.

C’est pourtant la Science de ce malheur commun, de cette expérience accumulée depuis des siècles par les peuples pauvres et les groupes opprimés, qui peut nous apporter le plus; nous montrer la voie.

Cette science nous apprend des vérités de base: la Précarité est un désastre qui a déjà frappé; c’est pour cela qu’il ne faut plus en avoir peur; c’est pour cela qu’on peut agir; c’est pour cela qu’il n’y a plus rien à perdre; tout à entreprendre; tout à espérer. La plupart des gens passent leur vie à avoir peur de ce qui pourrait arriver; nous sommes tous invités à faire de ces peurs des logiques de vie, des adhésions de soutien aux puissants qui nous oppriment.

Et un jour , on réalise que tout cela a déjà eu lieu, que tout cela est déjà là. Alors , on respire; on ne fuit plus.

Le temps n’est plus arrêté; notre moment commence et nous trouvons enfin le temps de faire et d’agir.

http://www.intermedes-robinson.org/index.php/2017/07/31/autopsie-de...

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