Le secteur social ressemble de plus en plus à un vieux bâtiment dont les entrées seraient verrouillées. Deux préoccupations majeures s’affronteraient dès lors. A l’intérieur du secteur, du système en quelque sorte (ce que l’on pourrait nommer « la Bulle ») , on pourrait pourrait poursuivre un idéal social et continuer à lancer des chantiers de bon aloi: améliorer les parcours, placer les projets personnels au centre des prises en charge, améliorer les réseaux, la continuité des suivis, poursuivre des efforts en matière de formation et même engager quelques beaux chantiers de réformes.

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Mais au fur et à mesure que cet « intérieur » se fluidifierait, qu’il deviendrait de plus en  plus transparent et sécurisé, un extérieur se constituerait dans la pénombre et l’insu de tous. Il suffirait de, en quelque sorte, ne pas laisser « entrer les gens » , de ne pas les reconnaître comme « ayant droits », comme « habitants », comme relevant du système et du champ des protections et accompagnements. Et là, il faudrait surtout que ce processus de mise à distance soit le plus déshumanisé possible. Il convient d’écarter le regard comme l’intervention humaine. Il faudrait automatiser la mise à distance.

Et c’est ainsi que nous voyons se multiplier des procédures étranges: C’est dorénavant par un message fortuit , posté sur des pages web personnalisées dont les titulaires n’ont pas l’idée, à l’aide d’identifiants randomisés que les prestations sociales s’interrompent, que les services se coupent, et que les accompagnements cessent. Nous sommes à peu près sûrs que ce phénomène ne va faire que s’accentuer et que nous allons assister dans les mois et les années à venir à l’automatisation progressive de la décision de l’exclusion des prises en charges et divers droits sociaux.

Les voies et modalités de ces exclusions sont variées et imaginatives. Nous sollicitons d’ailleurs nos collègues et amis pour bien vouloir témoigner de la création de et de la diversité de toutes ces nouvelles procédures.

La suppression de toute intervention humaine permet tout simplement d’éloigner la culpabilité ou la faute et de créer une catégorie extensible d’erreurs fortuites, dont personne, par nature ne serait jamais responsable, sinon l’usager lui même.

Ce dernier sera désormais comptable de deux fautes dont on ne le culpabilisera pas mais qui justifient catégoriquement son exclusion:

La première de ces fautes est de l’ordre du défaut, du défaut d’agir; le défaut de réactivité, le défaut de diligence paraissent des termes bien juridiques, bien éloignés de la vie courante qui étaient encore il y a un ou ou deux totalement étrangers au langage et à la pensée des travailleurs sociaux. Ce sont aujourd’hui, des objets de langage familier qui sont rentrés dans l’environnement quotidien, des travailleurs sociaux.

La seconde de ces fautes est l’inaptitude à la preuve. Il faut bien comprendre l’inaptitude la preuve pour ce qu’elle est : une injonction dirigée exclusivement contre certains groupes , à l’exclusion d’autres. C’est au « sans-papiers » qu’on demande des tonnes de papiers, au sans domicile qu’on demande sans fin des domiciliations. A celui qui est le plus exclu des informations, on réclame le plus de maîtrise de tous les outils et supports de communication.  Le « nanti », celui qui est solidement installé, « l’habitant de longue date », n’ont pas besoin de preuves. Ils sont à eux mêmes leur propre preuve. ils s’autojustifient. Dans l’idéologie sociale, moderne, ce sont le faible et le précaire qui ont toujours besoin d’un autre, d’un soutien extérieur et étranger, pour rendre compte de ce qu’ils sont. Ils ne sont ni propriétaires, ni dépositaires des informations sur eux mêmes. Ils sont condamnés à s’échiner pour les obtenir et les retenir.

Le véritable  prolétaire est celui qui ne peut pas rendre compte de lui, par lui même.

L’automatisation n’est pas qu’informatisation: le problème n’est pas uniquement la question du traitement des données, mais l’iniquité et la disproportion que prennent ces démarche en fonction des catégorie sociales. C’est en effet les personnes et les familles les plus défavorisées, les plus précarisées qui sont le plus concernées par l’informatisation des communications sociales et de protection sociales. Ce sont celles-ci qui sont les plus dépendantes des droits et des prestations qui sont à la fois les plus éloignées culturellement de la gestion informatisée de leurs difficultés et en même tempos confrontées à leurs conséquences les plus brutales.

Pour un précaire, l’informatique est punitive , et elle l’est doublement: d’une part par le refus de relation humaine qui seul donne sens à la prestation ou au droit , et d’autre part, parce que l’informatisation qu’on lui propose « ne rigole pas » et amène tout de suite à son égard, sur sa vie, celle de ses proches, des conséquences particulièrement violentes.   Les bourgeois et les riches peuvent se passer avantageusement de leurs doubles électroniques . Ce sont les sans papiers, les sans assurances, les sans droits, les sans domiciles, qui doivent errer sur les pages web , courir après leurs identifiants, retrouver cette identité seconde si importante et toujours si évanescente , dont dépend leur quotidien.

Au fond nous avons redonné vie, avec la mise en oeuvre de cette automatisation de l’exclusion , au vieux rêve de Malthus: inventer un système social qui se protège de la « horde », de l’invasion, et de la multitude; trouver des bulles coupées, du Monde , afin  de préserver son ordre et d’interdire tout changement.

Les verrous de notre société sont aujourd’hui électroniques, mais c’est nous, travailleurs sociaux, qui sommes transformés en robots. Ce que nous avons mis à l’extérieur , c’était le vivant. Ce que l’on coupe du Monde est à jamais mort.

http://www.intermedes-robinson.org/index.php/2017/05/06/automatisat...

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Commentaire de Joseph Rouzel le 11 mai 2017 à 10:44

"Le véritable  prolétaire est celui qui ne peut pas rendre compte de lui, par lui même." Laurent je suis tout à fait en accord avec cette définition, très marxiste quand on y pense. Du coup c'est pas si sûr que cela s'oppose au bourgeois, au riche etc qui peut de la même façon être frappé de prolétarisation et d'aliénation. Comment penser la question d'une prolétarisation généralisée et la lutte que l'on peut mener sur ce terrain? 

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