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Vous écrivez des "choses" sur votre métier ? Vous en avez écrit ? Vous avez envie de partager ? D'en débattre ? De livrer, semer ?

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Activité la plus récente : 18 déc. 2016

Traces

Juste une envie de témoigner, de laisser une trace...

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et, sans dire un seul mot te mettre à rebâtir

Ou perdre d’un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir,

Si tu peux être amant sans être fou d’amour

Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre

Et te sentant haï, sans haïr à ton tour,

Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter les sots

Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles

Sans mentir toi-même d’un mot,

Si tu peux rester digne en étant populaire

Si tu peux rester peuple en conseillant les rois

Et si tu peux aimer tous les amis en frères

Sans qu’aucun d’eux ne soit tout pour toi

Si tu sais méditer, observer et connaître,

Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,

Rêver, sans laisser ton rêve être ton maître

Penser, sans n’être qu’un penseur,

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,

Si tu peux être brave et jamais imprudent,

Si tu peux être bon, si tu sais être sage,

Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer triomphe après défaite

Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête

Quand tous les autres la perdront,

Alors, les rois, les dieux, la chance et la victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis

Et ce qui vaut mieux que les rois et la gloire,

Tu seras un homme, mon fils.

                                    Rudyard Kipling

 

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Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 12 mars 2013 à 19:09

La Vocation du Difficile ?

Pour beaucoup, le métier d’éducateur est de toute évidence un métier difficile : « Ça doit être dur ce boulot, moi je ne pourrais pas, je n’aurais pas la patience… Il faut avoir la vocation pour faire ça… »

La langue française via le Petit Robert établit d’une part un lien entre vocation et appel divin « Mouvement intérieur par lequel on se sent appelé par dieu » et d’autre part entre vocation et inclination naturelle « une disposition, un goût, une attirance pour une profession, un état ». Un peu plus insolites, les raisons qui m’ont un jour amené à devenir éducateur spécialisé n’ont rien à voir avec de quelconques dispositions divines. Quant à la vocation, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que ça veut dire... J’avais dix-sept ans lorsque j’ai rencontré une jeune fille que je connaissais vaguement pour avoir fréquenté le même collège qu’elle. Elle ne me connaissait pas davantage, et pourtant, tout en conversant de choses et d’autres, elle m’assure qu’elle « me verrait bien éducateur ».

À cette période, je ne savais même pas que ce métier existait et lorsqu’elle m’en a expliqué les vagues contours, je me le suis représenté comme un travail de pion en internat. Je trouvais sympa l’idée d’être payé à surveiller et protéger des enfants, mais j’en suis resté là. Je n’ai jamais su pourquoi cette femme m’avait fait cette remarque, non pas faute de lui avoir demandé des explications, mais tout simplement parce qu’elle était incapable de m’en fournir.

Un an ou deux après cette entrevue, j’ai croisé la route d’une autre jeune femme qui m’a affirmé elle aussi qu’elle « me verrait bien éducateur » tout en étant à peu près aussi incapable d’en dire davantage. Mon ego et ma curiosité attisés par leurs curieux ressentiment, j’ai pris au sérieux leur mystérieuse conviction et je suis devenu éducateur, un peu grâce au hasard des représentations et des rencontres. Depuis, j’ai plaisir à penser que ma vocation personnelle est peut-être d’être là où les femmes me « voient bien ».

Mes trente-trois années de pratique éducative en internat m’ont permis de partager des instants de vie avec des centaines d’enfants et leurs familles et cette expérience professionnelle m’a effectivement conduit à affronter plusieurs situations violentes ou insupportables, désarmantes…  Difficiles !

Comment par exemple  accueillir un enfant de cinq ans à l’heure du coucher pour respecter la décision du Procureur de la République qui a prononcé un placement en urgence ? Son beau-père vient de tuer son petit frère âgé de quelques mois avec une batte de base-ball.

Pas facile effectivement d’être partagé entre le dégoût et la haine pour l’acte et la personne qui l’a commis et la bienveillance impuissante pour ce petit bout qui arrive porteur d’une situation qui nous laisse momentanément démunis.

Pas facile non plus de prendre en pleine tronche la souffrance de cette jeune fille à qui nous annonçons le décès de sa maman, avec tout ce que sa situation comporte de non-dits, de non rencontres et de sentiments d’abandon…

Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 12 mars 2013 à 19:10

Il est effectivement difficile d’être face à un enfant d’une dizaine d’années qui hurle sa souffrance, qui crie en avoir marre de sa vie et désirer mourir, qui nous impose ses colères, sa violence et ses injures. Comment l’apaiser et l’amener à accepter nos appuis, notre écoute, nos propositions, mais aussi notre fermeté éducative ?

Comment parvenir à obtenir la confiance d’enfants meurtris, parfois abusés sexuellement, parfois battus, parfois les deux, parfois livrés à eux-mêmes, face à la violence familiale, à la violence du quartier, à la loi du plus fort. Parfois tout simplement perdus dans une histoire familiale faite d’insécurités multiples et successives ?

Comment nous immiscer dans leur vie, porteurs d’une mission d’accompagnement et d’autorité alors qu’ils n’ont pas demandé à nous voir, que nous ne sommes pas leurs parents et qu’ils n’ont pas toujours envie de nous livrer leur histoire :

« T’es pas mon père, t’as rien à me dire » « J’m’en bats les couilles de s’ putain de foyer »

« Vous êtes des voleurs d’enfants »…

Pas simple de trouver spontanément les bonnes réponses et d’adopter une position éducative pertinente et immédiate, car les situations nous touchent, nous bouleversent, nous remuent de l’intérieur, nous fâchent ou nous inquiètent parfois. Il faut du temps et une réflexion en profondeur pour être à juste distance, pour ne pas être submergé par le ballet des émotions ou des affects que les situations dégagent.

Je ressens chaque fois la même émotion en relisant les mots des uns et des autres, leurs témoignages, leur confiance, leur « livraison ».

Lorsque je pense aux visages sereins que nous croisons quotidiennement, aux éclats de rire, aux larmes qui cessent, aux signes d’affection qui se manifestent à la moindre occasion, je ne peux m’empêcher de penser que je fais le plus beau métier du monde.

Les échanges sont confiants et chaleureux avec les « anciens » que nous croisons dans la rue ou ceux qui viennent nous rendre visite, parfois accompagnés de leurs propres descendants, ceux que nous rencontrons à la sortie de l’école et qui nous présentent à leur progéniture en des termes toujours touchants.

Bien que leurs propos soient parfois menaçants : « tu vas voir, je vais te mettre au foyer pour quelque temps et ils vont te faire écouter là-bas », ils concluent en affirmant que malgré les dysfonctionnements, malgré les « pétages de plomb » passagers et malgré les difficultés rencontrées, et bien qu’il symbolise la douleur de l’échec et de la séparation, le placement représente pour eux une des meilleures périodes de leur vie sinon la meilleure. Ces paroles chaleureuses et élogieuses nourrissent à leur façon les retours qui donnent l’envie et la force de continuer, elles sont une forme d’évaluation qu’on ne pourra jamais réduire à des cases et à des chiffres.

« Mon problème, c’est que mon père est mort et mon beau-père est mort. Et je me sens seule, même avec ma mère et mes deux frères et mon chat. Ce n’est pas assez pour moi, ça me dérange. Merci de votre aide. »

Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 12 mars 2013 à 19:12

S., mère de famille, a aujourd’hui trente-quatre ans. Voici comment elle raconte sa propre histoire : « Au foyer, j’ai trouvé ce que c’était la confiance et l’apaisement. Certains éducateurs et éducatrices m’ont aidée et écoutée pour cela. J’en voulais à ma mère, ils m’ont aidée à comprendre son parcours et le mien aussi. Je pensais que tout le monde était mauvais, mais avec l’approche de certains éducateurs, je comprenais petit à petit les choses de la vie… À ce foyer-là j’y étais bien, un petit groupe, petits et grands ensemble, on aurait dit une grande famille… J’ai plus de bons souvenirs que de mauvais et j’aimais bien les éducateurs de mon groupe, il y avait une bonne ambiance, des joies, des peines, franchement j’étais bien entourée… J’ai gardé une chanson en souvenir qu’un éducateur nous faisait écouter lorsque l’on n’était pas bien… On rigolait souvent, on faisait des activités, on parlait, c’est toutes ces choses quotidiennes qui nous rendaient heureux… Il y avait une complicité entre des éducateurs et nous dans le respect et la confiance, ils nous faisaient rire. C’est cela qui m’a rendue heureuse…

J’aimerais aussi dire que mes référents ne sont ni ma mère ni mon père, ce sont des éducateurs. Ce sont eux qui m’ont élevée, j’ai grandi dans ce milieu et maintenant je n’oublierai jamais ces éducateurs qui m’ont donné du bonheur et du soutien… de cœur… J’étais heureuse, encadrée par des éducateurs qui savaient me comprendre, m’écouter et m’aider dans les moments de détresse…

Pourtant je sais que leur boulot est difficile, surtout lorsque l’on est devant des adolescents révoltés par leur situation familiale, qu’il faut gérer… rester serein et dialoguer sans cesse…

Je voudrais dire aussi qu’il y a des éducateurs qui aiment leur boulot, à fond, c’est des jeunes comme moi et d’autres qui s’en rappelleront… pourtant on leur doit rien à ces “éducs” et bien moi je voudrais les remercier pour tout… Pour eux c’est peut-être peu de choses, pour moi c’est grâce à eux que j’ai avancé… alors merci du fond du cœur de m’avoir supportée… C’est à vous que je pense et que je n’oublierai jamais… »

M allait quitter l’établissement après y avoir passé cinq années de sa vie, en compagnie de sa sœur et de son frère. Sa situation familiale s’était suffisamment adoucie pour que les enfants puissent retourner vivre auprès de leur père.

Voici la lettre qu’elle a souhaité nous lire dans la ferme auberge où nous avions choisi d’effectuer notre sortie de fin d’année et où nous fêtions leur départ à elle et sa sœur :

« Tout d’abord je vous remercie pour avoir été patients avec moi. Pendant ces cinq longues années, vous m’avez apporté beaucoup de joie et de bonheur, même si ça n’a pas toujours été facile. Votre bonne humeur m’a beaucoup apporté dans mon moral et grâce à vous j’ai beaucoup changé et je me sens mieux.

En gros, je voulais vous dire que vous allez tous et toutes me manquer. Je viendrai souvent vous voir. »

Au moment de son départ, M avait griffonné sur un petit bout de papier qu’il m’avait donné avec le cadeau que sa maman avait acheté pour l’équipe afin de nous remercier pour notre travail :

« Pourquoi vous êtes gentils ? Ça me fait du bien, tu sais, je vous souhaite bon courage. Merci. »

Comme tous les enfants, L. avait refusé l’idée du placement. Elle l’avait vécu comme une déchirure et une sanction. Dans la même ferme auberge, son placement prenant fin, nous lui avons demandé ce qu’elle avait à dire sur les mois qu’elle avait passés en notre compagnie. Sa courte réponse fut à l’image de cette jeune fille observatrice et malicieuse : « Je voudrais vous dire merci parce que vous m’avez appris à réfléchir. »

Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 12 mars 2013 à 19:14

Dans son livre « Le métier d’éducateur spécialisé » datant de 1976, René Hebert évoque déjà de sa place et à son époque les difficultés de notre profession : « L’éducateur a maintenant un diplôme, il bénéficie en général d’une convention collective et il se considère comme un professionnel. En réalité, il n’est pas toujours à l’aise avec son identité. La formation qu’il reçoit ne répond pas toujours de façon satisfaisante à l’attente des pouvoirs publics et des citoyens. Ces derniers le paient avec les deniers de l’état pour avoir la paix avec les marginaux, les asociaux, les handicapés ou autres déviants. Répond-il aux besoins des clients ?

"… Tout cela n’est pas fait pour établir solidement le statut de ce travailleur social dont la tâche n’est pas très bien définie et dont la production est remise en cause régulièrement

…Malgré cela l’éducateur peut-il continuer sa tâche ? Certainement pas très longtemps dans les conditions actuelles... Quant à l’avenir, nous avons timidement essayé d’en rêver. L’étau des diverses circulaires et projets de loi tend à limiter l’augmentation des effectifs en éducateurs spécialisés et à museler expériences et recherches." pages 11 à 16

Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 12 mars 2013 à 19:15

Trente-trois ans après, voici ce qu’en dit Michel Chauvière dans son ouvrage « Trop de Gestion tue le Social » :

« Dans le vaste domaine de l’action sociale, quelque chose d’essentiel est en train de changer. Alors que les inégalités se creusent, que des tensions sociales nouvelles apparaissent, avec un retour inquiétant de la pénalisation des plus pauvres, une bonne partie de ce secteur, celle tout spécialement dédiée aux redistributions et aux organisations de solidarité, se transforme en profondeur. Des pans entiers du dispositif institutionnel commencent à changer discrètement de finalité. Devenue pensée unique, l’idéologie néolibérale est désormais assez incorporée au social pour que des entrepreneurs malins y fassent déjà des affaires, tout spécialement dans les secteurs les plus rentables.

De leur côté, certains intervenants cherchent à transformer leurs pratiques en profession libérale. Tous acceptent par avance que la symbolique et la sanction du marché s’introduisent au cœur du “social en actes”.

Sans être encore généralisés, ces phénomènes s’observent du côté de la prise en charge des personnes âgées dépendantes, des personnes handicapées, de la petite enfance, des enfants à protéger, des mineurs délinquants, mais aussi dans le domaine du soutien scolaire à domicile, de la formation, etc.

La liste n’est pas arrêtée. » Alternatives sociales, La découverte, p. 7

Semblable aux autres entreprises par son organisation pyramidale où chacun occupe une place dans une dimension hiérarchique, notre contexte professionnel est comme tous les autres secteurs soumis aux tensions et changements sociopolitiques. Mais il est par ailleurs et comme dans chaque catégorie socioprofessionnelle soumis à la subjectivité des uns et des autres, aux traits de personnalité de chacun.

Lorsque l’ambition, la volonté de décider, de commander et d’être chef ou l’amour du pouvoir sont au service du travail des uns et des autres et qu’ils œuvrent au respect des lois, des missions et des personnes, et lorsqu’ils sont régulés par l’institution, il se peut qu’aucun problème ne surgisse et que tout soit pour le mieux. Lorsque ce n’est pas le cas, le véritable difficile s’installe.

Mon expérience professionnelle m’a amené à rencontrer de nombreuses situations dont je souhaite parler aujourd’hui pour mettre en relief les représentations courantes et la réalité d’un terrain ; celui où je pratique. Mes propos feront apparaître les réels obstacles auxquels nous avons à faire au quotidien et dont les enfants et leur famille ne sont en rien les responsables, mais bien souvent les victimes. Mon récit concerne un lieu d’expérience donné, il ne peut donc proposer une vision générale des choses. A chacun d’y retrouver ou pas les éléments de sa propre réalité professionnelle.

Concernant la difficulté des choses d’une manière universelle, je me permets simplement de penser que tout n’est pas pour le mieux dans ce qui n’est pas le meilleur des mondes qu’il nous reste à construire, pour chacun et pour tous. Sommes-nous à l’œuvre?

Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 16 mars 2013 à 0:07

Eduquer

Être d’identification et non pas de morale, l’enfant ne naît pas bon ou mauvais et le modèle idéal d’éducation n’a de réalité qu’en l’esprit de certains qui en livrent une définition formatée tout en servant une cause qui nie l’individu dans sa légitimité. Il est impossible de compartimenter l’acte d’éducation ni d’en quantifier les effets tout comme il est ridicule et prétentieux de prétendre pouvoir y parvenir. Analogique par essence la vie n’est pas et ne sera jamais numérisable.

Les projets qui naissent de la rencontre éducative désignent le lieu où nous désirons nous rendre et comment nous allons y parvenir. Ils précisent la route à emprunter et indiquent le jalon des étapes. La confrontation de nos intentions et du réel nous éloignera toutefois probablement de la voie que nous avions imaginée et tracée. Elle nous fera revisiter nos objectifs et nos méthodes, mais elle aura le mérite de nous maintenir là où nous devons être, la rencontre avec l’autre pour ce qu’il est et non pas pour ce que nous voulons faire de lui.

A l’heure où les référentiels éducatifs parlent de compétences sociales, nous devons veiller à comprendre ce que la personne a à nous dire sur elle au lieu de la stigmatiser pour son comportement et ses symptômes.

Eduquer, c’est accepter l’idée d’être comme un musicien qui joue avec un retour approximatif et imprécis et imaginer que l’éducation puisse aboutir, c’est croire qu’on peut atteindre un horizon qui se tient toujours à distance.

Ce ne sont ni l’aboutissement des objectifs ni l’accès à l’horizon qui importent, mais la qualité du chemin parcouru.

Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 16 mars 2013 à 0:08

Automnomie

Sans briser le lien de sève qui les unit autrement que par la vieillesse et l’assèchement, il est des végétaux qui n’hésitent pas à mettre leurs pousses naissantes sur de longues tiges pour qu’elles plantent leurs racines à distance.

Chaque automne et semblant obéir aux mêmes lois, les graines ailées de l’érable se déplacent d’une seule et naturelle décision. Autogires livrées à elles-mêmes elles s’éloignent de leurs attaches pour prendre pied ailleurs et virevoltent au gré des souffles de l’air. Comme pour ne pas avoir à souffrir du trop d’ombre de leurs proches elles prennent le temps de choisir leur propre terreau et s’enracinent à leur tour. Sans se confondre avec ceux qui les ont fait naître, elles les protègent de leur vitalité naissante, celle-là même qui mettrait à mal l’équilibre des ressources naturelles du milieu.

Lorsque le moment se présente, l’enfant se transforme et se crée pour ce qu’il aspire à devenir. Bourgeon ouvert de la plante familiale, il s’éloigne du cocon environnemental et des images rassurantes que par nature celui-ci lui offre. Par cette distance, il réalise un double parcours, celui de l’autonomie et du conflit de loyauté.

L’adulte souche doit accepter cette échappée comme une étape nécessaire à la véritable réalisation de l’être en construction. Il doit affronter les peurs et interrogations qu’elle suscite.


Ne pas craindre l’envol et se préoccuper de tout ce qui va donner au rejeton la force de s’éloigner et le désir de revenir ; sans jouer de cela et sans que l’objectif final soit le retour sous dépendance, mais avec respect pour ce que l’autre est et devient ; quelqu’un de différent.

Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 22 mars 2013 à 13:07

Le Placement, lieu de coupure ou de césure ?

Distancier l'enfant de sa famille et inversement.

L’éducation est avant toute chose une histoire de parents, mais c’est aussi une histoire de famille, d’environnement, de quartier, de pays et de culture, et lorsque tout se passe bien, les enfants vivent auprès de leurs proches. Toutefois, lorsque des faits de nature à leur nuire se produisent au sein de la cellule familiale, ceux-ci-ci peuvent être retirés à leurs parents par ordonnance du tribunal pour enfants afin d’être confiés à un établissement ou à une famille d’accueil.

La décision judiciaire est prononcée par un juge des enfants qui veille à l’application de l’article 375 du Code Civil relatif à la protection de l’enfance :

« Si la santé, la sécurité ou la moralité d'un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation sont gravement compromises, des mesures d'assistance éducative peuvent être ordonnées par justice à la requête des père et mère conjointement, ou de l'un d'eux, de la personne ou du service à qui l'enfant a été confié ou du tuteur, du mineur lui-même ou du ministère public.

Le juge peut se saisir d'office à titre exceptionnel.

Elles peuvent être ordonnées en même temps pour plusieurs enfants relevant de la même autorité parentale.

La décision fixe la durée de la mesure sans que celle-ci puisse, lorsqu'il s'agit d'une mesure éducative exercée par un service ou une institution, excéder deux ans.

La mesure peut être renouvelée par décision motivée. »

Avant de le confier à un établissement ou foyer, maison d’enfants ou centre éducatif, les juges peuvent également ordonner un certain nombre de mesures qui permettent de maintenir le mineur dans sa famille. L’accompagnement éducatif se manifeste alors au sein de la cellule familiale soutenue par l’intervention d’éducateurs dits de milieu ouvert. L’histoire ne dit pas si le professionnel qui travaille dans un établissement d’accueil ou un internat éducatif est un éducateur de milieu fermé.

Lorsque des parents éprouvent des difficultés dans la relation éducative avec leurs enfants, ils peuvent solliciter les services de l’Aide Sociale à l’Enfance (A.S.E), afin d’obtenir l’assistance dont ils ont besoin et qu’ils attendent.

Cette institution peut conseiller une intervention éducative à domicile afin de les soutenir dans l’exercice de leur fonction parentale, mais elle peut également proposer une séparation provisoire en suggérant le placement du mineur.

Le placement administratif est une forme de contrat élaboré entre les services de l’Aide Sociale à l’Enfance et la famille. Il n’a pas de pouvoir coercitif, et, dans le principe, les parents peuvent interrompre ce contrat à tout moment.

Dans ce cas de figure, les difficultés familiales peuvent se décliner sous différentes formes, mais quelles que soient les situations, l’enfant n’y est jamais pressenti en danger tel que l’article 375 du code civil le signifie.

Les rythmes de retour en famille sont convenus d’un commun accord avec l’enfant et les parents, le jeune devant parfois s’incliner face aux adultes qui concourent à cette décision.

On parle souvent de placement en internat quand on évoque les Maisons d’Enfants à Caractère Social, car les enfants qui sont confiés y vivent au quotidien, y dorment, y font leur toilette et leurs devoirs… Ils vont à l’école dans les différents établissements scolaires de proximité et reviennent à l’établissement lorsque les autres enfants retournent dans leur famille. Ils peuvent y séjourner pour des périodes plus ou moins longues suivant les situations et les histoires.

Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 22 mars 2013 à 13:08

Dans le cadre du placement judiciaire, et fonction des contextes familiaux, l’enfant peut être autorisé à partir chez lui pour les week-ends et les vacances scolaires tout comme cela peut lui être refusé.

Lorsque le danger manifeste ne permet pas le retour de l’enfant dans sa famille, de multiples modes de maintien du lien familial sont mis en œuvre :

Dans le cadre d’une visite médiatisée dont la durée est déterminée à l’avance par le magistrat, la famille peut-être par exemple autorisée à rencontrer l’enfant en présence d’un professionnel. Ce dernier garantit la protection psychologique et physique de l’enfant et recueille les différents éléments d’observation qui permettront de nourrir le projet éducatif et familial.

Le magistrat peut autoriser la famille à accueillir l’enfant en journée ou pour quelques heures, ou lui rendre visite dans l’établissement sans nécessité de médiation tout comme il peut leur interdire toute relation, y compris téléphonique.

Le juge peut également permettre d’organiser des rencontres dans le milieu pénitentiaire où se trouvent éventuellement un ou plusieurs membres de la famille de l’enfant.

Ces espaces-temps sont souvent synonymes de contraintes pour les personnes. La durée et les conditions de l’entrevue sont établies par l’autorité judiciaire, qui bien qu’elle agisse au titre de la protection, est souvent perçue comme responsable, car désignée comme celle qui a séparé la famille, celle qui a puni.

Lorsque les situations sont mises en mot et que la parole émerge, lorsque s’élabore une compréhension commune des événements et que les uns et les autres accèdent aux éclairages que nous leur suggérons, lorsque nous acceptons d’écouter les personnes qui nous confient leur histoire, à leur manière, lorsque nous portons un regard juste, c’est à dire qui ne juge pas, mais qui cherche à comprendre, nous pouvons généralement aborder la question des difficultés réelles, de leurs origines et du traitement qui peut en être fait. Les différents acteurs familiaux parviennent alors à glisser de l’accusation faite aux juges et aux travailleurs sociaux à l’introspection familiale.

Chaque décision de placement comporte son lot de douleurs, parfois extrêmes, et enracinées chez les êtres que nous croisons, chacune est associée à la séparation, à la déchirure, à la douleur et à la culpabilité, mais chacune d’elle autorise la rencontre et permet l’élaboration d’une relation dans le temps et la durée avec les personnes.

Le placement ne propose pas le temps de la coupure, mais celui de la césure :

« La césure est un repos à l’intérieur d’un vers après une syllabe accentuée.

La coupure tranche, elle est incision, brisure, amputation, séparation nette et brutale. La césure est un temps de repos, de halte après la syllabe accentuée, c’est le fléchissement d’un mouvement qui reprendra un peu plus tard.

La césure marque le rythme, elle indique un intervalle dans la durée et elle inscrit la discontinuité dans la continuité ; c’est un moment d’accalmie pendant la traversée. »

 

Commentaire de SAÃD Jean-Marc le 22 mars 2013 à 13:09

Le placement représente le lieu et le temps de la distance où les personnes peuvent profiter du calme relatif, mais néanmoins réparateur de la dissociation familiale.

Il autorise le recul avec les événements qui rendent la vie impossible au sein de la cellule familiale et permet aux mots de prendre le pas sur les incompréhensions et leurs différentes manifestations, aux troubles de s’éclaircir, aux tensions de s’apaiser et aux souffrances d’être nommées. La quotidienneté donne beaucoup de choses à voir et à entendre. Elle révèle l’enfant dans un contexte de vie et permet aux éducateurs un travail d’observation en profondeur.

L’internat permet d’agir en continu dans les différents registres de la réalité de l’enfant ; sa santé physique, sa relation aux autres, son adhésion scolaire, ses douleurs profondes, ses interrogations, ses peurs, son besoin d’opposition et de différenciation, son besoin de références… Vivre au quotidien auprès des enfants permet de les découvrir au-delà des mots que l’entretien suggère, à condition toutefois que les professionnels s’engagent et se saisissent véritablement des situations.

Sauf exceptions, notamment en cas de grave maltraitance, les parents jouissent toujours de leur autorité parentale lorsque leurs enfants sont confiés à un établissement.

Nous n’avons pas le droit d’agir sans les informer et sans obtenir leur autorisation en certaines circonstances. Les observations et les actes éducatifs posés doivent être retransmis aux parents afin d’établir le jeu de relation triangulaire qui nous introduit dans la dimension familiale en lieu et place d’un possible tiers réparateur.

Ceux qui vivent mal la décision nous interpellent souvent sur la qualité et la pertinence de notre travail. Il est fréquent que certains d’entre eux nous apostrophent en affirmant que le comportement de leurs enfants a empiré depuis qu’ils nous ont été confiés.

« Ils ont un de ces langages depuis qu’ils sont chez vous… Faut voir comment ils répondent… Ils sont pires qu’avant… »

Tout en exprimant quelque chose de leur douleur et leurs mécontentements, les enfants ont en effet la faculté extraordinaire de repérer, d’identifier et d’adopter plus naturellement les attitudes et le langage de leurs compagnons imposés que les paroles et les positions éducatives des adultes, c’est peut-être un des effets pervers du placement. Toutefois, derrière l’assertion parentale et les questions qui en découlent se cache souvent l’illusion que notre travail doit permettre de remettre les enfants dans le droit chemin afin que la famille les récupère sages et obéissants. Les parents ont souvent des difficultés à comprendre que toute la sphère familiale doit bouger d’un même élan et qu’ils ne nous confient pas des objets abîmés ou cassés que nous devons réparer.

Il est difficile de faire passer l’idée que l’enfant est porteur de la problématique familiale et parentale ; qu’il est souvent le symptôme de ce qui se détraque dans son proche environnement.

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