Revenir sur la problématique de ce qui fait loi pour l’homme.

Revenir sur la problématique de ce qui fait loi pour l’homme.

Ce que je lis ici m’amène à essayer d’indiquer, à l’adresse particulière de praticiens plus soucieux d’interprétation que de politique, plus intéressés par la clinique que par le gouvernement et l’influence sur leurs semblables, en quoi la problématique de la Loi reste aujourd’hui à mon sens en déshérence, telle la dite « perte des repères » dans la culture, soit-elle la culture professionnelle.

Allons au plus vif. Nos milieux, les milieux de la psychanalyse eux-mêmes, méconnaissant qu’il n’existe pas deux lois – une loi symbolique et une loi juridique – mais seulement plusieurs niveaux, social et subjectif, où joue une seule et même Loi, la loi du déterministe symbolique, langagier, ou loi d’institution de l’Interdit (qu’on peut nommer loi du Père),  demeurent à mes yeux dans une grande confusion, un véritable rétrécissement de la problématique quant à ce qui fait loi pour l’homme.

De cela, qui a de lourdes conséquences sur le mode de pratique (sur la façon dont dans les cas il y en a toujours un, ou plusieurs, qui se retrouvent à la place du sacrifié), témoignent les discours de la plupart des Associations qui, sous des enluminures diverses (dont celles, of course, du « sujet », de « l’autonomie du sujet », autrement dit, celles du sujet-Roi, du sujet auto-fondé),  se portent idéologiquement au lieu de la Référence pour leurs adhérents et autres militants, tout en produisant  leur propre juridisme – un juridisme occulte (véritable anti-juridisme) qui vise toujours à la gouvernance techno-gestionnaire du cas.

J’ai été peu à peu amené à saisir en quoi ce que je qualifie ici de juridisme occulte,  s’entretenant de la dichotomie (ou schize) entre le sujet d’un côté et la société de l’autre, a fait et continue de faire le lit de la férule managériale dans nos milieux, le lit d’une techno-gestion scientiste, dont nous sommes loin je le crains de connaître le prix en sacrifices, et les effets destructeurs, de dé-symbolisation, voire d’involution, des liens sociaux, institutionnels.  

 De ce juridisme masqué et de cette dichotomie, parfois  entretenue sous une sophistique psychosociale qui prétend du contraire, participent malheureusement à plein régime aussi bien des organismes corporatistes comme le CNAEMO ou l’ONES, les Associations privées avec leur dite « charte » (association fonctionnant en vérité  sur un mode quasi féodal, soit-il un mode soft et bien-pensant), que les lieux de formation, par trop étrangers de leur côté à cette problématique.

Mais dès lors qu’on demeure dans ce clivage opposant l’individu et la société, cette dichotomie chère à l’idéal libéral-libertaire, à l’idéal scientiste, on ne peut véritablement prendre en compte la structure généalogique de la société, autrement dit, on ne peut véritablement tirer conséquences, aussi bien quant à la politique du droit qu’à la politique institutionnelle, de la facture proprement symbolique du social et des institutions. A méconnaître le rapport des « montages dogmatiques » – ceux qui président à  l’ordonnancement des places, des places de discours et des fonctions – au sujet, ou plus exactement, à méconnaître en quoi ce rapport est un rapport interne au sujet lui-même, un rapport mobilisant la dialectique identificatoire, la dialectique identité/altérité, je ne vois pas que nos milieux puissent faire retour comme il y conviendrait sur ce qu’il en est de l’institution du sujet, sur le fait qu’il n’y a de sujet que sujet institué…

 Ce clivage sujet/société se retrouve dans l’opposition entre loi symbolique et loi juridique malheureusement entretenue dans nos milieux professionnels depuis plusieurs décennies par les dites « sciences humaines », et par un certain mode de référence « théologique » à la psychanalyse. D’aucuns, les plus religieux et les plus militants, ont en effet repris ce clivage (entretenant ainsi qu’ils le veuillent ou non la dichotomie sujet/société) sous les termes d’une Loi à majuscule d’un côté, et de la dite « loi des hommes » de l’autre. Ils l’ont fait sans voir que parler ainsi de la « loi des hommes » c’est confusionner ce qu’il en est des perversions politiques communes de la loi, les perversions individuelles et collectives, avec ce qu’il en est, dans la tradition (et l’évolution potentielle de celle-ci) de l’arrimage et du lien du droit et de la société (des montages dogmatiques, institutionnels) à la loi, en tant que loi du déterminisme symbolique, langagier – la loi du langage comme loi du sujet de la parole. Cette loi n’opère – ce qu’occultent la plupart des lacaniens  par exemple – que de prendre institutionnellement corps ! Un marxiste devrait comprendre ça ! Il y a entre-appartenance du sujet et du social, du sujet et de la culture, culture dont le droit a une fonction (langagière, fictionnelle) de noyau !

Ce qu’apporte la découverte freudienne c’est que c’est donc bien en regard de l’autre scène du sujet (l’autre scène de l’identification gouvernée par la logique incestueuse et meurtrière – de quoi l’Œdipe est le nom tragique – du fantasme, cette autre scène où toute place est à disposition du sujet) que la société (le droit et les institutions) vaut comme une fonction symbolique pour le sujet. En regard de cette autre scène du sujet, en regard du désir inconscient (de cette autre logique de la représentation, des images) qui nous enveloppe, si on ne prend pas cela en compte, si l'on considère que le droit et les institutions n’ont rien à voir avec la Loi (avec le principe de Raison), c’est-à-dire rien à voir avec les fictions fondatrices portées/ordonnées par le langage, alors bien sûr on peut sans problème épouser l’idéologie des amours libres de tout tabou, l’idéologie du sujet auto-fondé dans son genre ! Et c’est ainsi qu’on en vient dans les milieux intellectuels, les milieux psychanalytiques, nos milieux professionnels, à fermer innocemment of course les yeux sur la déconstruction perverse en cours des digues du droit civil et sur le caractère incesté de nos montages institutionnels, ceux en particulier de la dite « protection de l’enfance ». Cf mon texte à paraître dans la livraison d’octobre de la revue Empan. On ne comprend pas  en quoi la déconstruction au plan juridique du noyau dur de l’Interdit de l’inceste et du meurtre (ordonné jusqu’alors par les interdictions à mariage) vient en vérité (en regard de la logique du désir inconscient qui nous tient) légitimer un équivalent symbolique de « meurtre agi » (l’inceste au sens analytique étant toujours en même temps meurtre), en lieu et place donc de l’Interdit œdipien juridiquement et institutionnellement ordonné.

De là il ne faut plus s'étonner que pour notifier la Limite au sujet on en revienne aux conceptions comportementalistes les plus éculées... Et il ne faut pas davantage s'étonner que ce soit le Management, qui s'embarrassera moins de fioritures qui ramasse la mise du jouir, du jouir du pouvoir et de l'amour du censeur...

le 11 septembre, Bordeaux

Daniel Pendanx 

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Réponses à cette discussion

corriger, ligne 7 "loi du déterministe langagier..." par "loi du déterminisme langagier..."

Pas compris grand chose. Pas le niveau culturel pour comprendre ce discours. En langage familier vous dites quoi ? Merci Monsieur Pendanx de vous mettre à mon niveau. J'ai pas vos outils ni vos moyens intellectuels. Puis finalement je me rends compte que ce n'est vraiment pas important. Suis désormais ailleurs.

On n'est pas obligé de penser qu'il s'agit d'un clivage sujet/collectif, mais on peut tenter d'en articuler la dialectique sur la structure d'une bande de Möbius. C'est ce qu'énonce Lacan dans une petite note des Ecrits consacrée à  Psychologie collective et analyse du moi de Freud: "Le collectif n'est rien que le sujet de l'individuel". 

 Cactus, si vous revenez de votre ailleurs, on pourrait en discuter... 

Quand les hommes proposent et votent une loi au sein de l'assemblée nationale, ils ont à faire (affaire?) avec leur propre désir meurtrier et incestueux.

J'ai proposé de sortir d'une pensée du clivage pour construire à la fois la différence (Sujet/Social) et la continuité (Sujet <-------> Social). La bande de Möbius me parait un bon outil pour le penser de façon dialectique et non dans l’opposition stérile comme tu t'acharnes à le faire, Daniel. 

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