Voici une expérience qui devrait nous réjouir et peut-être nous inspirer...

Passeurs de livres*

par Marie-Hélène Blancard

La tragédie syrienne se termine dans l’indifférence. Gaz sarin, famine, mort des enfants et des vieillards dans des villes assiégées où l’aide humanitaire échoue, il n’y a plus d’indignation – à peine de faibles protestations en faveur d’un corridor humanitaire lorsque les troupes gouvernementales reprennent le contrôle des villes exsangues, qui ne sont plus qu’un champ de ruines. On a renvoyé dos à dos les exactions du tyran Assad et les horreurs de l’État islamique : comment choisir entre la peste et le choléra ? On a écarté l’idée d’une troisième voie. D’ailleurs, l’Armée syrienne libre s’est en partie perdue dans une radicalisation progressive, comme si elle devait donner raison à Bachar al-Assad qui s’est toujours posé comme l’unique recours : « moi, ou le chaos ». Pourtant cette barbarie est proche de nous, elle est aux portes de l’Europe et elle nous regarde.

Dans un livre (1) qui vient de paraître, la journaliste franco-iranienne Delphine Minoui relate une expérience inédite qu’elle a suivie et accompagnée pendant trois ans après avoir pris contact, via WhatsApp et Skype, avec un groupe de jeunes résistants syriens de la ville rebelle de Daraya, encerclée et bombardée par les forces de Bachar al-Assad depuis 2012.

Sur la page Facebook d’un collectif de jeunes photographes nommé Humans of Syria, une photo retient son attention : dans une lumière artificielle, deux jeunes gens entourés de murs de livres sont penchés sur un ouvrage. La légende évoque « une bibliothèque secrète au cœur de Daraya ». Elle découvre que la photo a été prise par Ahmad, l’un des fondateurs de cette agora souterraine. À défaut de pouvoir elle-même accéder à la ville martyre, elle lui propose d’écrire un livre sur l’histoire de cette bibliothèque – ce qu’il accepte avec enthousiasme. C’est sur écran qu’il lui fera rencontrer, un par un, les protagonistes de cette incroyable aventure qui était un acte de résistance et de liberté face à la tyrannie. Aujourd’hui, alors que Daraya a été évacuée et la bibliothèque dispersée, Delphine Minoui a voulu faire de ce livre « la mémoire vivante de Daraya ». Écrire, pour ne pas oublier.

Pourquoi sauver des livres ?

Adolescents au début de la guerre, ces garçons n’étaient pas tous de grands lecteurs. Pour Ahmad en particulier, les livres avaient « le goût du mensonge et de la propagande », car il ne pouvait les dissocier du portrait du tyran qui ornait le mur de la classe. Pour raconter la répression, les morts, les hôpitaux saturés, la ville dévastée, Ahmad décide de s’équiper d’une caméra afin de montrer ce qui reste inaccessible aux médias étrangers. Il met en ligne ses vidéos pour qu’elles soient vues par le plus grand nombre. Ses amis l’appellent un jour en renfort pour exhumer des livres d’une école pulvérisée par les bombes ; elle a été abandonnée par son directeur, et les livres gisent au milieu des gravats. « Pourquoi sauver des livres si on ne peut sauver des vies ? », se demande Ahmad. Pourtant il est saisi d’une intense émotion lorsqu’il ramasse un livre couvert de poussière, dont il essuie la couverture en tremblant. Sensation troublante d’ouvrir la porte du savoir, de s’échapper du conflit, de se sauver du pire et de se faufiler entre les pages.

Jour après jour, la collecte se poursuit et s’intensifie, quinze mille volumes en un mois : littérature, philosophie, psychologie, théologie, sciences. Il faut absolument trouver un lieu pour les stocker, les protéger. Après concertation, un projet de bibliothèque publique voit le jour, dans cette ville qui en était privée. « Le symbole d’une ville insoumise, où l’on bâtit quelque chose quand tout s’effondre autour de nous » (2), précise Ahmad.

Par crainte des représailles, ce lieu n’aura ni nom ni enseigne ; il sera maintenu dans le plus grand secret. Un espace souterrain, à l’abri des radars comme des obus, ouverts à tous les lecteurs, petits et grands. La lecture comme refuge et comme ouverture sur le monde. La lecture pour survivre à l’horreur des bombes et à la famine, comme au sentiment grandissant d’être abandonné de tous.

Une arme d’instruction massive

Le sous-sol d’un immeuble désaffecté, voisin de la ligne de front, mais peu exposé aux tirs de roquettes, est choisi à la hâte. On repeint les murs, on scie des planches, on met des sacs de sable devant les fenêtres et on installe un groupe électrogène pour s’éclairer.

« Des jours durant, les passeurs de livres s’emploient à dépoussiérer, recoller, trier, répertorier tous ces vestiges de papier. Classés par thème et par ordre alphabétique sur les rayons des étagères pleines à craquer, les ouvrages retrouvent enfin leur parfait ordonnancement d’origine » (3).

N’étant ni des voleurs ni des pilleurs, ils tiennent à ce que le nom de son propriétaire soit apposé sur chaque livre. C’est un acte civique. Ils espèrent alors qu’à l’issue du conflit, chacun pourra récupérer son bien.

Pour ces jeunes, il s’agit de rattraper le temps perdu. Finie la censure, la lecture est un acte de transgression, l’affirmation d’une liberté dont ils ont été trop longtemps privés. C’est aussi un instrument de survie, une carapace pour pouvoir se protéger du danger, un espace qui leur permet de se projeter dans l’avenir, l’avenir opaque de leur pays. Car cette bibliothèque souterraine devient un lieu d’échanges, de conférences, un lieu d’enseignement en arabe et en anglais. Leur soif d’apprendre et de partager est sans limites. Ils aiment, en vrac, Victor Hugo, Paulo Coelho, Ibn Khaldoun, la poésie persane et... Amélie Poulain !

Un désir fragile de démocratie

Ceux qui ont fondé la bibliothèque sont de jeunes habitants de Daraya qui n’étaient pas politisés. La dynastie Assad règne en maître, et la censure est depuis longtemps omniprésente. C’est le printemps arabe de 2011 et surtout la chute de Moubarak qui les a métamorphosés en militants. Ils cessent alors de penser que l’histoire de leur pays est écrite d’avance et ils descendent dans la rue pour réclamer le droit à l’écrire eux-mêmes, avec leurs propres mots. Ils osent alors prononcer le mot interdit de « démocratie ».

Quand la révolte bascule dans la guerre, nombre d’entre eux se forment rapidement à la vidéo pour témoigner de la répression impitoyable que le régime leur fait subir. Même si Daraya est aux portes de Damas, ils doivent risquer leur vie pour se procurer un appareil photo ou une caméra avec la complicité de camarades de la capitale. Car il faut franchir la ligne de front et plusieurs checkpoints pour accéder à la ville martyre, sous les tirs des snipers et les explosions assourdissantes.

Plus les bombes pleuvent, plus la vie s’organise en sous-sol. Omar l’intellectuel ne quitte presque plus la bibliothèque. Elle remplace pour lui l’université qu’il a dû quitter. Prendre les armes s’est présenté à lui comme une nécessité. Depuis, il mène une double vie, entre guerre et littérature. Il s’est mis à dévorer tout ce qui lui tombe sous la main, car il a compris qu’il lui fallait « s’éduquer lui-même », et combler le vide dont pourraient profiter

les fanatiques pour imposer leurs idées. « Les livres, explique-t-il, ont rapidement eu un impact crucial : ils m’ont aidé à ne pas me perdre » (4). Sur la ligne de front, il a même créé une « mini-bibliothèque », une dizaine d’ouvrages protégés par des sacs de sable. Le concept s’est étendu à d’autres combattants. Quand les bombes se taisent, ils s’échangent des livres et des conseils de lecture.

Omar croit en la magie des mots et aux bienfaits de l’écrit comme « pansement de l’âme » : « La guerre est perverse, convient-il, elle transforme les hommes, elle tue les émotions... Si nous lisons, c’est avant tout pour rester humain » (5).

Rempart contre l’obscurantisme

Depuis son bureau d’Istanbul, l’auteur interroge la question djihadiste. À Damas, la télévision officielle répète inlassablement sa propagande : Daraya est un nid de terroristes, qu’il faut éliminer jusqu’au dernier. Quelle position ont pris ces jeunes combattants lorsque le front al-Nosra est venu les rejoindre, avec son discours bien rôdé et sa volonté de défendre leur révolution ? Certains ont d’abord été séduits, Ahmad ne le nie pas, mais ils ont rapidement montré leur vrai visage, violent et meurtrier ; leur ambition territorialiste et idéologique, sous couvert de l’islam.

Ahmad reste convaincu qu’ils ont su résister à cette emprise idéologique grâce à la culture, grâce aux livres dont il fait le meilleur bouclier contre l’obscurantisme. Une des références du collectif, pour qui la France reste le pays des libertés, est la Révolution française, Victor Hugo et ses Misérables. La justice sociale, la démocratie et les droits de l’homme sont des idéaux qu’ils partagent.

Sur internet ils réagissent à l’actualité, et pleurent lors des attentats parisiens du 13 novembre. Le lendemain, ils adressent une lettre touchante de condoléances au peuple de France. Lorsque la situation tragique de Daraya se transforme en désastre humanitaire, ils envoient un appel désespéré au président Hollande (6), le suppliant d’intervenir pour stopper les massacres. C’est le 14 juillet 2016 à 22h33, et l’odieux attentat de Nice est en train d’avoir lieu. Ils ne sauront jamais si leur lettre a été lue.

Daraya a été reprise par les forces gouvernementales, et les livres de la bibliothèque vendus sur les trottoirs par les soldats du régime. La télévision officielle a montré Assad se pavanant dans les rues désertes de la ville fantôme et vitupérant contre les manipulations de l’étranger. Omar, l’amoureux des livres, a été tué. Ceux qui ont survécu sont provisoirement exilés en Turquie, lorsqu’ils ne sont pas réfugiés dans la ville d’Idlib où ils ont été déplacés.

Ahmad continue de parier sur la culture, et il a créé une bibliothèque itinérante à l’usage des femmes et des enfants d’Idlib. Un Bibliobus de couleur orange, qui sillonne les villages et qu’on peut voir en photo sur Internet. Une manière pour lui de continuer le combat contre l’obscurantisme en favorisant l’accès des femmes à la culture. Il milite contre le port obligatoire du voile.

1 : Minoui D., Les Passeurs de livres de Daraya. Une bibliothèque secrète en Syrie, Seuil, 2017. 2 : Ibid., p. 18.
3 :
Ibid., p. 19.
4 :
Ibid., p. 48.

5 : Ibid., p. 49.
6 : Cf.
ibid., p. 123-125. 

* Texte paru dans Lacanquotidien.org du 21/11/2017

Vues : 12

Y répondre

Parole de Sagesse

« Quand un groupe d'hommes renie l'Etat sous l'autorité duquel il avait jusqu'alors vécu, il est bien près en fait d'établir son propre gouvernement. »

Gandhi

Astuces techniques

Désactiver les notifications par mail à chaque réponse dans un forum ou un groupe (dans le cas où votre boite serait "saturée" de message).

Recevoir les communications envoyées à tous les membres du REZO qui peuvent être filtrées par erreur par votre boîte mail.

Contribuer

Pour soutenir REZO, participer aux frais d'hébergement, de maintenance et améliorations :


Merci !
Erwan, administrateur du REZO

Remarque :  pour ceux qui sont réticents à payer en ligne, il est aussi possible d'envoyer un chèque.
Merci de me contacter pour que je vous envoie les coordonnées postales.

Forum

REZO: quelle utilité?

Démarrée par Joseph Rouzel dans Général. Dernière réponse de Djamila Zaatri Il y a 2 heures. 56 Réponses

Il y a actuellement 3332 inscrits sur REZO. Quand je vois la pauvreté des échanges (pas en qualité, mais en quantité) je me pose vraiment la question de l'utilité de cette plateforme. Ce que j'en attends - c'est pour cela que je le tiens à bout de…Continuer

Règne des images; images des règnes.

Démarrée par Joseph Rouzel dans Général mardi. 0 Réponses

Si les situationnistes avançaient que notre monde avait basculé dans une société spectaculaire et marchande, les hommages déferlants à Johnny en donnent la confirmation. N'est-ce pas un peu trop? ont dit certains. Regis Debray dans le Monde…Continuer

Billets

ON M’A VENDU TELLEMENT DE RÊVES QUE JE N’AI PLUS SOMMEIL

Publié(e) par Laurent OTT le 14 décembre 2017 à 22:10 0 Commentaires

On m’a vendu tellement de rêves que je n’ai plus sommeil  (Frau Sakura)

L’horreur des automatismes

Je me souviens de mon effroi de petit garçon face au spectacle d’un coq dont ma…

Continuer

© 2017   Créé par Joseph Rouzel.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation