Salomon Resnik (1er avril 1920-16 février 2017)

par Pierre Delion

jSalomon Resnik nous a quitté le 16 février. Il s’agit d’un des grands psychanalystes de notre temps. Une de ses passions : les psychoses. Il a su se former auprès des plus grands mais surtout développer son propre style avec un talent formidable. Né le 1er Avril 1920 en Argentine de parents émigrés russes, il passe son enfance et son adolescence à Buenos Aire. A dix huit ans, il décide de faire médecine et devient psychiatre. Déjà, pendant sa médecine, sa rencontre avec plusieurs psychanalystes, dont Ernest Pichon Rivière, va avoir des effets décisifs sur sa trajectoire. Il devient analyste dès 1954, membre de la Société Psychanalytique d’Argentine, puis titulaire en 1957 et membre de la Société Psychanalytique Internationale. Il prend en charge très tôt des personnes psychotiques et autistes avec un talent qui lui vaut la reconnaissance de ses collègues sud-américains. Mais, suite à sa participation au congrès de L’Association Internationale de Psychanalyse à Genève en 1955, où il rencontre notamment Melanie Klein, il décide de venir se former plus encore en Europe. Après avoir fait une escale à Paris en 1957-1958, pour approfondir la sémiologie psychiatrique avec Georges Daumezon et d’autres, et rencontré Tosquelles, Oury et Lacan, il décide d’aller rejoindre Mélanie Klein en Angleterre, qui le prend en supervision mais lui conseille de faire une « deuxième tranche » auprès de Herbert Rosenfeld. Là il rencontre les principaux psychanalystes de l’école anglaise, Donald Winnicott, Esther Bick, Mickaël Balint, Wilfried Bion, Ronald Laing et d’autres, avec lesquels il va se lier d’amitié. Quelques années plus tard, en 1968, il décide de venir s’installer à Paris et forme de très nombreux élèves à la psychanalyse, avec un intérêt particulier pour la psychanalyse des psychoses et pour les groupes. Il est invité à Paris par Daumezon (1970) à former des soignants de son service à la psychothérapie de groupe des psychoses, ainsi que par Guyotat à Lyon (1974), qui le fera nommer professeur associé de psychiatrie. Il devient membre de la Société française de psychothérapie psychanalytique de groupe (SFPPG), et en est le président de 1990 à 1994. Il continuait à aller régulièrement à Venise pour y recevoir des analysants et animer de nombreux groupes de thérapies avec des analystes en formation et également avec des patients psychotiques hospitalisés.

Il a participé à la formation de très nombreuses équipes de psychiatrie, d’enfants et d’adultes, sachant mêler avec un génie rare la pédagogie et la supervision, la psychopathologie complexe et l’analyse du double-transfert, l’histoire de la psychiatrie clinique et les aléas institutionnels. Sa très ancienne et profonde formation d’analyste de personnes psychotiques lui a permis de communiquer avec ces patients singuliers de façon incroyable. J’ai pu mesurer cette faculté rare lors de très nombreuses sessions de travail qu’il est venu animer dans mon service à Angers, de 1992 à 2002, lorsque j’y étais pédopsychiatre de secteur. Nous voyions un enfant autiste ou psychotique avec ses parents, ses soignants habituels et son pédopsychiatre référent en entretien. Les consultations étaient filmées lorsque les parents étaient d’accord, et le document réalisé servait ensuite à la formation de l’ensemble de l’équipe de notre service de pédopsychiatrie. Même avec des enfants ne disposant d’aucun langage, ou avec d’autres, présentant des psychopathologies « extrêmes », les rencontres avec Salomon Resnik permettaient de relancer un processus thérapeutique et de créativité qui pouvait d’être tari. Il savait se servir des phénomènes transférentiels qui touchaient les soignants engagés avec les enfants dans les soins et les aider à en exprimer le suc pour faciliter la compréhension générale de chacun d’eux. Sa connaissance des groupes lui était particulièrement utile lors de ses formations d’équipe.

Il a écrit de nombreux ouvrages, en espagnol, en anglais, en français, en italien. Les plus connus sont « Personne et psychose », dont le sous titre est « études sur le langage du corps ». Ce livre reprend en profondeur les questions de l’image du corps dans la psychose à partir d’un cas clinique présentant un syndrome de Cotard, et propose de déployer des articulations entre le monde interne de la personne psychotique et ses moyens d’expression, notamment par le corps. C’est un aspect auquel Salomon Resnik restera très sensible tout au long de son œuvre. « Espace mental » est la transcription de ses cours à l’Université de Paris VII, à l’invitation d’Ophélie Avron. Il aborde une « écologie du transfert » pour mieux mettre en perspective la possible communication entre le monde interne du malade mental et celui de son psychanalyste qui saura utiliser son propre espace mental pour mieux l’y accueillir et ainsi transformer les éléments transférentiels en autant d’éléments échangeables. « Temps des glaciations » décrit le processus de « gel progressif » qui atteint les personnes psychotiques si elles ne sont pas aidées par une approche humanisante à se réchauffer, quand elles le peuvent, au contact du monde intersubjectif, et dont les cas cliniques évoqués sont d’une force inégalée. Salomon Resnik a écrit beaucoup d’autres livres que je ne saurais tous citer ici.

Mais pour ceux qui ont eu la chance de le rencontrer, sa présence avait quelque chose d’unique, alliant une qualité d’accueil de l’autre exceptionnelle, avec une intuition clinique hors norme. Jean Ayme avait l’habitude de le présenter comme un polyglotte jonglant avec habileté entre les nombreuses langues qu’il avait apprises au cours de sa très longue existence, mais parlant également « le psychotique » avec une rare intelligence. Nous partageons notre immense tristesse avec Anna Resnik Taquini, son épouse, et tous ceux qui ont pu profiter de sa présence et de son enseignement.

Pierre Delion

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Elisabeth Roudinesco

 

LE MONDE | 08.03.2017 à 12h02  

Né à Buenos Aires le 1er avril 1920, Salomon Resnik est mort le 16 février à Paris, où il s’était installé en 1968, tout en formant des élèves en Italie et notamment à Venise. Clinicien bienveillant et jovial, il aura consacré sa vie à s’occuper passionnément des malades mentaux avant et après l’apparition des traitements chimiques qui dominent aujourd’hui le savoir psychiatrique.

Fils d’immigrants juifs venus d’Odessa, il s’engage à l’âge de 18 ans dans des études de médecine, puis évolue vers la psychiatrie. Il rencontre alors les pionniers de la psychanalyse en Argentine, et notamment Enrique Pichon-Rivière (1907-1977), auprès duquel il se forme. Ce maître mélancolique, fondateur avec quelques amis, en 1942, de l’Association psychanalytique argentine (APA), rattachée aussitôt à l’International Psychoanalytical Association (IPA, 1910), l’initie à la clinique des psychoses et à différents types de pratiques de groupe. Par sa conception de la « maladie unique », Pichon-Rivière, clinicien éclectique de grande envergure, soutient l’idée que la folie doit être traitée à travers trois approches : sociale, psychique, psychosomatique.

Compréhension innée

Resnik restera l’héritier de cette tradition humaniste, dont il deviendra l’un des illustres représentants. Comme le souligne son ami et collègue Pierre Delion, professeur de pédopsychiatrie à Lille, « Salomon connaissait de nombreuses langues – espagnol, français, italien, russe, ukrainien, yiddish –, mais il parlait aussi le psychotique » (Rencontre avec Salomon Resnik. Culture, fantasme et folie, Erès, 2005).

Autant dire que Resnik avait une compréhension innée de la langue de la folie. Et c’est pourquoi, en 1957, comme de nombreux Argentins, il quitte Buenos Aires pour se rendre en Europe, et d’abord en France, pour y parfaire sa formation auprès des ténors de la psychothérapie institutionnelle. Inventé en 1952 par le psychiatre Georges Daumezon (1912-1979), ce terme désigne une thérapeutique de la folie qui vise à ¬l’institution asilaire en privilégiant une relation dynamique entre les patients et les soignants.

Déjà adepte de cette approche, Resnik rencontre donc François Tosquelles (1912-1994) et Jean Oury (1924-2014). Cependant, toujours curieux de nouvelles approches, il décide de partir pour Londres, afin de se former auprès des plus prestigieux cliniciens de l’école anglaise : Melanie Klein (1882-1960), célèbre psychanalyste d’enfants, et Herbert Rosenfeld (1910-1986), sur le divan duquel il suit une nouvelle tranche d’analyse tout en participant aux travaux de la Tavistock Clinic.

Un enseignant admiré

Il s’initie alors à une pratique différente de la folie – et surtout de la schizophrénie – qui met l’accent sur la nature inconsciente de l’identification projective dans le traitement des psychoses, c’est-à-dire sur un mode spécifique de structuration psychique du patient consistant à introduire sa propre personne dans celle d’autrui pour lui nuire. Dans cette perspective, Resnik se rapproche également des thèses d’Esther Bick (1902-1983) sur la genèse de l’autisme et de Wilhelm Ruprecht Bion (1897-1979), clinicien d’origine indienne, personnage flamboyant et turbulent, analyste de Samuel Beckett, spécialiste des états-limites (borderline states), souvent comparé à Jacques Lacan pour ses innovations.

Quand Resnik décide de s’installer de nouveau à Paris, il a donc acquis toute la culture psychiatro-psychanalytique du XXe siècle : école argentine (groupale), école française (dynamique), école anglaise (intrapsychique). Autant dire qu’il est déjà devenu, par ses diverses migrations, un enseignant admiré. On retiendra deux ouvrages majeurs, Temps des glaciations. Voyage dans le monde de la folie (Erès, 1999), dans lequel il montre comment des patients psychotiques évitent les souffrances par une congélation de leur être, et Biographie de l’inconscient (Dunod, 2006), où il décrit, comme dans un roman, les différentes facettes de la vie intrapsychique.

Resnik expliquait volontiers que son désir d’explorer le monde scintillant de la déraison remontait à un souvenir d’enfance : « Lorsque j’étais enfant, j’étais fasciné par une robe noire de ma mère, avec des paillettes qui me donnaient l’impression d’un univers étoilé et étonnant. Chaque paillette était un petit soleil. »

Salomon Resnik en cinq dates

1er avril 1920 Naissance à Buenos Aires

1968 S’installe à Paris

1999 «  Temps des glaciations. Voyage dans le monde de la folie  » (Erès)

2006 «  Biographie de l’inconscient  » (Dunod)

16 février 2017 Mort à Paris

 

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