Le pouvoir qu’on délaisse


Aujourd’ hui une certaine pensée consensuelle limite la question du pouvoir à celle du « pouvoir d’agir ». Il s’agirait ni plus ni moins au fond que de convaincre des personnes qui auraient renoncé petit à petit à un pouvoir sur leur vie et sur leur environnement.

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Une telle présentation implicite de la question démocratique a l’immense avantage d’ouvrir un champ d’objectifs (la reconquête du pouvoir d’agir) tout en isolant , en naturalisant la question des causes et des origines de cette situation.

Prise comme un élément amorphe de notre contemporanéité,  la question du « NON pouvoir d’agir » des personnes et des groupes peut ainsi s’allier avec des conceptions et des pratiques  sociales bien peu émancipatrices. Il va s’agir d’enjoindre à se mobiliser , une fois de plus ceux que l’on considère déjà comme sous réalisés, trop inactifs, pas assez adaptés.

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Du point de vue des collectivités, cette « vision naturaliste » inspirera des politiques et des mots d’ordre paresseux. On  exhortera en général toutes sortes de gens à la « participation » , sans jamais expliquer en quoi celle ci donnerait ou exprimerait un quelconque pouvoir , ni adresser cette invitation à des personnes prises dans leur condition et leur histoire.

Or, si on se limite à développer du pouvoir d’agir ou de la participation, sans prendre en compte les questions d’origine et de répartition des pouvoirs, la conséquence est que sans même parfois le vouloir, on se borne à renforcer un ordre déjà là: tandis que les « barons » et les « clients « s’emparent des réunions et des postes. Ce sont alors de véritables dictateurs locaux qui prennent le leadership d’associations ou de groupes répondant à ces objectifs généreux.

A partir de mots d’ordre aussi inattaquables, et apparemment progressistes, on aboutit ici ou là à des politiques consternantes qui ont l’avantage pour certaines collectivités ou institutions d’affermir leur pouvoir en le partageant avec ceux qui les soutiennent.

Ces mêmes politiques permettent symétriquement , à des personnes ou groupes peu scrupuleux, d’assigner à leur propre bénéfice des moyens sociaux et publics; tout cela sous couvert de « participation », d’autonomie et de démocratie.

Le pouvoir qu’on laisse est ainsi pris par ceux qui en abusent.

L’erreur provient de cette vision naturelle des choses; on ne va pas vers « l’empowerment »  en laissant du pouvoir, comme on laisse des miettes de pain ou des participations au bénéfice. Si on agit ainsi, on réserve en réalité le pouvoir à ceux qui en abusent et- sous couvert de démocratie – on se met sous la loi des pervers.

Le véritable pouvoir ne se délaisse pas; il ne se délègue pas, … il se conquiert.

Cela implique dans les organisations et les associations à tourner le dos à cette idée que c’est l’opinion générale qui devrait commander en dehors des degrés d’implication et de sensibilisation des personnes.

Il ne peut y avoir de pouvoir , même de décision, qui ne découle d’un travail.

Il n’y a  même rien de plus antidémocratique que de laisser penser le contraire et de supposer que le pouvoir viendrait du nombre, d’une représentation collective, ou d’un droit préalables.

C’est ce que nous apprend la Pédagogies Sociale. C’est le travail et l’expérience qui règlent les relations, qui soutiennent les organisations. C’est le travail qui régule et détermine la question des pouvoirs.

Nos sociétés , nos organisations sont aujourd’hui malades de ce pouvoir qu’on  laisse aux autres, qu’on ne prend pas. Elles sont malades de ce pouvoir qu’on délègue, qu’on n’assume pas.

Elles sont surtout malades de cette image erronée du pouvoir, qui nous viendrait du haut, qui nous tomberait dessus, et qui ne proviendrait pas de notre travail (ou expérience conscientisée) de chaque jour, de la mise en pratique de nos principes, d’un effort de cohérence entre ce que l’on fait, ce que l’on est  et ce que l’on croit.

Le véritable pouvoir n’est ni une matière , une quantité ou substance qu’on pourrait diviser, distribuer ou répartir; il est pouvoir de changer les choses, de transformer la matière et l’environnement …par le travail.

Les groupes et organisations qui s’impliquent en Pédagogie Sociale n’ont que faire de la mise en scène d’une démocratie de pacotille, de pure convenance , qu’on célèbrerait sans jamais la pratiquer; ils doivent aussi se garder du détournement de pouvoir par ceux qui cherchent avant tout leur propre place, et par tous ceux qui préfèrent se servir plutôt que servir.

i« Mettez…vos actes de tous les jours en harmonie avec vos idées : apprenez à vos enfants dans votre famille, à vos élèves en classe, à se gouverner eux-mêmes, à prendre des responsabilités et à s’émanciper ; entraînez-les à s’exprimer totalement, à parler et à écrire, à critiquer et à voir juste ; donnez-leur la joie du travail désiré et voulu. »

C Freinet: « Appel aux éducateurs d’avant-garde »,  L’Educateur prolétarien, 10 mai 1935.

 

http://recherche-action.fr/intermedes/2015/10/30/service-contre-ser...

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Réponses à cette discussion

Eloge de la cigarette (:-))

Oui Laurent avec des formules qui claquent !

En effet ses propos sont passionnants . Et ce qui est marquant aussi c'est cette concentration remarquable de son auditoire. On sent une relation très forte, en cours C'est devenu si rare aujourd'hui

 Aujourd’ hui une certaine pensée consensuelle limite la question du pouvoir à celle du « pouvoir d’agir ». La prise en charge tourne autour des "capacités" et pas des aptitudes, des besoins et pas des désirs. Entre pouvoir et puissance il y a malentendu peut-être. le pouvoir est pouvoir sur l'autre, d'une  vie  essentiellement appropriation, agression, assujetissement, de ce qui est étranger et plus faible, oppression, dureté et imposition de ces propres formes, luttent entre forts et faibles alors même que la transgression des valeurs et des habitudes qui emprisonnent  et appauvrissent la vie des individus pourrait être une alternative à la direction pas très folichonne de la domination sur autrui. Car cette volonté de pouvoir n'est pas la volonté de puissance contenue virtuellement comme dans une graine, elle ne demande que d'un peu d'eau de terre et de soleil pour pousser, c'est un potentiel. Il faudrait peut-être re voir ces notions de pouvoir, autorité, puissance dans le temps existentiel du moment et de notre histoire. Il faut être absolument moderne comme dit Rimbaud  oui mais pas de cette façon là. Celle qui impose des priorités bien vite changeantes en fonction des urgences et de l'interprétation pour le coup trop moderne. Il semble que l'objectif que visait Oury de "nuire le moins possible" dans sa définition de ce qui est thérapeutique est bien loin. Nuire le moins possible c'est très difficile contrairement au apparence. Apparente disparité des comportement et des hommes par la déformation de la dit forme mythée (de Sisyphe). je ne sais quel dieu on a insulté pour être autant dans la punition et dans l'absurde !!

Je serais curieux de le savoir moi aussi. Tout à fait d'accord sur cette distinction pouvoir/puissance   D'ailleurs le mot "power" dans "empowerment" est mal traduit En anglais , Power est l'énergie, la puissance plus que le pouvoir

Pour moi le pouvoir est toujours imaginaire. C'est pour cela qu'il est souvent décrit sous la forme de l'abus de pouvoir, de prendre le pouvoir etc... ça se réduit souvent à ce qu'on croise dans les cours de récré, à savoir de mesurer celui qui a la plus grosse! Pour le penser, et dans la dialectique, il faut croiser le pouvoir avec deux autres dimensions, l'autorité et la décision. L'autorité est d'essence symbolique, elle est conférée, elle s'exerce dans un domaine et un champ définis pour tous et qui s'impose à tous. Par exemple: une femme de ménage dans un établissement n'a pas beaucoup de pouvoir, mais elle a l'autorité sur son champ d'intervention. Elle a autorité pour rappeler aux collègues, directeur ou autres, qu'il y a lieu de respecter son travail. Par exemple lorsqu'elle vient de laver le sol elle à l'autorité légitime pour rappeler à l'ordre qui que ce soit qui vient saloper son travail. La décision relève d'un acte qui tranche dans le réel.  Voilà comment je propose de penser les choses, dans ces trois catégories de l'imaginaire (pouvoir), du symbolique (autorité) et du réel (décision) léguées par Lacan,  pour ne pas tomber dans ce que je lis ci-dessus, sous la plume de Laurent, qui est une forme d'enfantillage sur la conquête du pouvoir. Vieilles lunes... 

Perspective intéressante je le reconnais ; mais  quel dommage que tes vielles lunes à toi (Lacan) t'amènent toujours à déconsidérer une autre pensée que la tienne ! 

C'est tout à fait intéressant la lune parce qu'il paraît qu'elle a du pouvoir sur l'homme, les cheveux, la barbe, et sur les nuits de pleine lune, beaucoup d'histoires.  

Lacan, vieille lune? Pas si sûr. En tout cas ça m'aide plus à penser que des clichés bien fatigués et resassés sur le pouvoir. On peut lire aussi Edgar Morin, la pensée complexe etc... Et Pierre Legendre. Entre vouloir le pouvoir et pouvoir le vouloir, il y a du chemin!

Oui bien sûr, toujours dans le discours . Un discours de plus en plus déconnecté, viisiblement... Dommage

Mais non, Laurent, pas toujours et tout dans le discours. C'est ce qui soutient ma pratique. La mienne est double, mon cabinet d'analyste et mes interventions de formateur et superviseur.  Toute pratique est toujours in-formée par un discours, fut-il implicite. Donc tout à fait connecté.  Que fais-tu d'autre en discourant sur le pouvoir? Tu essaies de fonder une pratique. 

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